100 albums en 10 parties, pour renouer avec ma formule chronophage des années 2014 et 2015, car après 30 EPs il fallait au moins trois fois ça. Et surtout parce que quand on aime, on ne compte pas, et qu’il n’y a finalement pas une différence fondamentale dans mon cœur entre, mettons, le 50e et le 100e de cette sélection, simple question d’humeur et d’envie du moment.

Le fait est que tous ces choix, et même une dizaine d’autres laissés de côté pour des raisons de symétrie, m’ont fasciné, touché et marqué de diverses façons, d’écoutes-expériences dont je laisserai l’effet s’estomper quelques mois voire même quelques années avant d’y revenir en quête du plaisir intact de la (re)découverte, en albums-compagnons qui ont su chauffer ma platine virtuelle à intervalles réguliers. Du minimalisme à la luxuriance également, à l’image de cette 5e série qui irradie au firmament pour mieux crapahuter dans le brouillard ou ramper dans les marécages l’instant d’après.




60. Broken Social Scene - Hug of Thunder (Arts & Crafts)



Qui eut parié que l’album le plus pop et le plus contre-culturel à la fois du collectif canadien de Kevin Drew et Brendan Canning serait aussi leur meilleur depuis You Forgot It in People 15 ans après, concentré d’immédiateté incandescente au chaos définitivement dompté mais toujours bouillonnant (cf. le glorieux final Mouth Guards of the Apocalypse) sous la surface des harmonies vocales chaleureuses et des guitares/batterie syncopées (cf. le presque dub Victim Lover), à l’image du maximaliste Stay Happy et de son empilement de tiroirs mélodiques et digressifs, ou d’un Vanity Pail Kids qui renoue à mi-chemin, tous cuivres en avant, avec cette surimpression cacophonique qui faisait toute la singularité de l’éponyme en 2005. Au côté de Drew dont le timbre réconfortant habite les très lyriques mais jamais dégoulinants Halfway Home et Skyline ou encore Please Take Me with You sur le fil d’une tension rythmique qui n’éclate jamais, Emily Haines fait merveille le temps d’un Protest Song alternant onirisme presque shoegazeux et embardées d’électricité revendicative, tandis que Feist - dont on avait eu tôt fait d’oublier le Pleasure du printemps dernier éhontément calqué sur PJ Harvey - offre au morceau-titre l’une des ces interprétations à la fois douces et contondantes dont elle a le secret, culminant sur un refrain tout aussi désarmant de grâce alambiquée que le vaporeux et Cocteau-Twinesque Gonna Get Better emballé un peu plus loin par le duo Ariel Engle/Kevin Drew.






59. Ben Frost - The Centre Cannot Hold (Mute Records)



Toujours enregistré et mixé par Steve Albini qui n’était sans doute pas pour peu de chose dans la résurrection du sorcier noise-ambient avec l’EP Threshold of Faith plus tôt dans l’année, The Centre Cannot Hold a beau sortir chez Mute, il n’en bénéficie pas moins du soutien des anciens compère de l’Australien au sein du label islandais Bedroom Community, le patron Valgeir Sigurðsson en tête qui en partage la production avec Lawrence English, tandis que Nico Muhly met la main à la patte aux arrangements en compagnie notamment du guitariste Shahzad Ismaily et du génial Skúli Sverrisson. Sur ce nouvel album, Ben Frost renoue donc avec les saturations sismiques qui ont fait les grandes heures de ses sorties de la décennie précédente, mais dans une veine subaquatique et irisée où cordes analogiquement dilatées, secousses rythmiques, infrabasses tectoniques et vapeurs d’arpeggiators stellaires entrent en collision sous l’influence de la course des astres. Imposant et délicat à la fois, le résultat impressionne par sa spontanéité, merci Albini là encore qui l’a enregistré en 10 jours, forçant le Melbournais à sortir de sa zone de confort d’adepte du hardware.




58. Leyland Kirby - We, so tired of all the darkness in our lives (Autoproduction)



Offerte en libre téléchargement, cette nouvelle collection d’instrumentaux du Mancunien, meilleur héritier des rêveries hantées d’un Badalamenti, dévoile des productions plus léchées que celles de ses réalisations en tant que V/Vm ou The Caretaker, retravaillées régulièrement pendant 4 ou 5 ans et qui s’inscrivent peut-être davantage dans la continuité d’un album tel quEager To Tear Apart The Stars en moins luxuriant. Percussions en avant sur fond de nappes rêveuses saupoudrées de scintillements électroniques (le diptyque Consolation / Momentum Is Not On Our Side), piano cinématographique (Rotten Rave Tropes) ou néoclassique (Clickbait) doublé de synthés chancelants, limbes ambient languissantes ponctuées de pulsations décharnées (Drowning in the Quagmire, Plastic False World), odes mélancoliques à l’abandon des sens (Dig Deep March, Sickly Strawberry Nostalgia) ou drone liturgique venu d’un autre temps aux accents plus ou moins réconfortants (Collected Light) ou angoissés (le bien-nommé Bursts of Anxiety ou le final Back in the Game et sa lente rythmique martiale que surplombent de troublantes harmonies dignes d’une BO de film de David Cronenberg), l’Anglais y fait montre d’une inhabituelle variété d’atmosphères dont l’unique vrai fil conducteur semble être une batterie neurasthénique et légèrement bancale, dont on se saurait trop dire si elle cherche à nous anesthésier ou à nous emmener dans son sillage au gré des fantasmagories mentales du musicien, en quête d’une lueur à laquelle s’accrocher.




57. Sylvain Chauveau - Post​-​Everything (Brocoli)



Après l’impressionnisme ambient micro-électronique et abstrait d’un Kogetsudai qui le rapprochait plus que jamais en 2013 des déconstructions méditatives de David Sylvian, Sylvain Chauveau privilégie ici nappes vacillantes de synthés dronesques (Unilateral Disarmament) et mélodies d’arpèges acoustiques plongées dans un demi-silence sur fond de crépitements statiques (The Unstoppable Sex Machine, On The Influence Of Planetary Attraction) pour flirter avec l’épure guitaristique d’un David Grubbs voire même avec feu Gastr Del Sol, collaboration de ce dernier avec Jim O’Rourke dont Seven Ways Mushrooms Can Save The World avec ses field recordings d’enfants hispanophones et sa trompette flottant dans le lointain retrouve tout à fait l’esprit du génial Camoufleur qui fêtera ses 20 ans cette année. Bénéficiant en outre des harmonies vocales de Lykke Li sur deux titres kosmische suspendus dans l’éther (I Follow Rivers et No Rest For The Wicked) et du chant de Chantal Acda sur l’oscillatoire Find What You Love And Let It Kill You aux 10 minutes introspectives et magnétiques, Post​-​Everything est un bijou de philosophie par l’absurde et d’économie de moyens, un disque à part qui brille autant par sa singulière simplicité que par sa touchante humilité.




56. Primitive Man - Caustic (Relapse)



"Sans égaler tout à fait le puits de tourments fangeux et de désespoir enragé du parfait EP Home Is Where The Hatred Is, Caustic s’avère, après deux titres d’ouverture au sludge blackisé plus convenu, un digne successeur lugubre et barbelé à l’implacable Scorn d’il y a quatre ans mais en plus rampant et pesant, le trio de Denver plongeant ici plus profond que jamais dans les abysses d’un doom crépitant et larsenisant qui décline ses nuances de noir avec une lenteur consommée sur des purgatoires de 10 à 12 minutes au growl tantôt vindicatif ou supplicié (Commerce, Disfigured, Inevitable), avant d’en terminer dans les limbes dark ambient d’un Absolutes qui nous condamnera pour de bon à la damnation pour avoir osé prêté l’oreille à pareille prophétie de fin des temps."

< Top metal - octobre 2017 >




55. Hecq - Chansons de Geste (Hymen Records)



Ben Lukas Boysen a décidément plus d’une corde à son arc. Après nous avoir gratifiés en 2016 d’un Spells lyrique et mélangeur aux élans électro-classiques particulièrement accessibles, puis en 2017 de la BO fleuve du jeu de simulation PC Everything avec le violoncelliste argentin Sebastian Plano qui du haut de ses 43 titres à la croisée d’un drone stellaire, d’un post-classique onirique et d’une électronica claire-obscure aurait très bien pu - avec une vraie ligne directrice et ce brin de concision nécessaire à l’appropriation de toute œuvre - finir en bonne place dans ce bilan, voilà que l’Allemand renoue avec l’austérité de ses sommets ambient Night Falls ou encore Mare Nostrum, mais cette fois dans un esprit hantologique très proche du sus-nommé Leyland Kirby. Sonnant comme le classical ambient d’un futur fantasmé dissous dans l’Histoire il y a un siècle ou deux, Chansons de Geste use en effet de vieilles cassettes familiales compilant études pour piano et morceaux classiques signés Bach ou Brahms, digitalisées puis électroniquement manipulées et enfin rejouées dans une église dont la reverb naturelle donne à l’ensemble, la poussière parasite aidant, un caractère ancien et sacré pour évoquer la déliquescence des souvenirs, la fin d’une époque et la profonde mélancolie de ceux qui s’y raccrochent.




54. Tenshun & Bonzo - Ataraxy / Lunatic Verses / Split Mutilation (I Had An Accident Records)



On vous avait déjà parlé de Split Mutilation, ses "20 minutes martelées, massives et organiques, parfois à mi-chemin du breakcore et de la noise" côté Tenshun et son "Satanic Dreams encore plus tortueux, cauchemardé, malaisant, usant de samples horrifiques volontiers dérangeants où se télescopent piano funèbre et désarticulé, dialogues flippants de séries B baroques, synthés et cordes suintant l’angoisse et la tension" côté Bonzo, devenu depuis l’un de nos artistes de l’année. Quelques mois plus tard, Lunatic Verses faisait au moins aussi bien, "matraquage épileptique et désossage sursaturé du boom-bap pour le premier, puis tension abstract tortueuse et anxiogène de DJ Shadow des bas-fonds pour le second tout au long d’un Fading Mix crade et cinématographique à souhait". Mais I Had An Accident et son patron Damien Miller nous avaient gardé le meilleur pour la fin avec Ataraxy, sommet l’an passé du duo d’artilleurs abstract-noise ricains. Sur cette cassette malheureusement pas en écoute à l’exception d’un court extrait ici, Tenshun fait preuve d’une retenue bienvenue avec 20 minutes d’un groove cosmique aux éclats menaçants qui croise le boom bap avec Ligeti et Sun Ra, tandis que Bonzo fait tout le contraire, rajoutant des couches de saturation abrasive et de fange gothique sur les emballements mortifères d’une face-B oppressante à souhait. Triplement grand, donc.




53. Jefre Cantu-Ledesma - On The Echoing Green (Mexican Summer)



Pour prendre son pied en écoutant du shoegaze et de la dream-pop en 2017, plutôt que les retours tout à fait honorables mais pas transcendants pour autant des empereurs Slowdive et Ride, ou les effets de mode de leurs descendants plats comme un trek aux Pays-Bas et chiants comme la pluie Cigarettes After Sex ou The Luxembourg Signal, il fallait tout simplement écouter ce qu’en font leurs vrais héritiers venus du drone et de l’ambient. L’ex Tarentel et patron du label expérimental Root Strata est assurément de ceux-là, et ce nouveau long-format le voit continuer sur la lancée de son magnétique Devotion EP de 2013 en moins abrasif et déphasé, les murs de reverb opaques et narcotiques et autres scintillements lo-fi sur fond de rythmiques rachitiques en écho véhiculant une nostalgie immédiatement déjouée par le sens de l’abstraction et de la déstabilisation des sens qui sous-tend ce format instrumental hypnotique et aussi moderne aujourd’hui que l’était Flying Saucer Attack il y a 20 ans (cf. les 10 minutes fascinantes du morceau de bravoure dronesque et psyché A Song of Summer).




52. Arms & Sleepers - Life Is Everywhere (Autoproduction)



Sur ce nouvel opus co-produit et mastérisé par le prince de la chillwave Sun Glitters, un univers qui à l’image du glitch-hop influençait déjà fortement les instrus rêveurs et chatoyants de Swim Team en 2014, Max Lewis et Mirza Ramic continuent de faire évoluer leur projet parti en 2006 du trip-hop atmosphérique sous perfusion ambient et electronica d’un Black Paris 86 en clair-obscur. Influencés cette fois par les trois mois passés par le second en tant que travailleur social dans les quartiers défavorisés de Chicago au contact d’une jeunesse en difficulté mais pleine de passion, Arms & Sleepers approfondissent les textures et les sentiments de leur précédent disque pour livrer un chef-d’œuvre équilibriste à la croisée d’un abstract séraphique et mélancolique parfois proche de Crookram (Time Will Tell, Grand Theft Finale ou encore la féérie aux accents brésiliens Pan Am) voire des Avalanches (You May Visit the Cosmos), d’un groove chillesque aux idiophones enchanteurs (Love Is Everywhere, Mañana, Mañana) et d’un hip-hop onirique habité tantôt par le flow en lévitation d’Airøspace ou le storytelling grand comme la vie de Serengeti - sur le jazzy Moon et sa suite spleenétique Hollow Body Hold, histoire en deux temps d’un athlète imaginaire, successivement coureur de fond puis nageur aux JOs de Montréal de 76 et de Los Angeles 8 ans plus tard, symbole parfait de cette ode volontiers soulful (cf. Can You) à l’existence et à ses destins imprévisibles, à rebours des cartes tirées à la naissance.




51. Dale Cooper Quartet & The Dictaphones - Astrild Astrild (Denovali)



"En approchant ce nouvel opus des pensionnaires brestois du label Denovali, on pourra choisir de regretter la dimension jazzy de Parole de Navarre et du génial Metamanoir, ou de se laisser happer par des fantasmagories hors-format qui creusent la tranchée tourmentée et contrastée de Quatorze Pièces de Menace dans une veine plus minimaliste tout en cresdendos dronesques (les impressionnants Mia Outarde Bondon et Ta Châssis Euplecte) et no man’s lands spectraux (Huis Chevêchette et Tua Oriel Courvite Isabelle avec l’invité récurrent Ronan MacErlaine dans le rôle de David Sylvian). Les influences darkjazz du trio n’en sont pas pour autant remisées au placard, en témoigne Pemp Ajour Impost où le même MacErlaine se fait crooner de purgatoire sur fond de saxo insidieux et nappes ambient lancinantes, ou encore le démesuré Son Mansarde Roselin du haut de ses 18 minutes de progression fantasmagorique et lynchienne comme jamais."

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