Avec un album ouvertement covidien en numéro 1 de cette sélection, on se devait de faire une infidélité à notre historique masque à gaz au profit du toujours très tendance masque barrière. D’autant que ce nouveau classement mensuel, plus resserré qu’à l’accoutumée, reflète un consensus de plus en plus difficile devant la profusion des créations confinées, un bien pour un mal qui fait plaisir alors que l’on attend toujours une hypothétique reprise des concerts.

Et désormais, en parallèle de nos albums du mois, retrouvez nos favoris du moment dans le podcast IRM, ça commençait ici il y a à peine quelques jours avec, entre autres, Cloudwarmer et La Fausse Patte plébiscités ci-après.



Nos albums de mars 2021



1. Cloudwarmer - The Covidians Sharpen Their Teeth

Premier de cordée, et haut la main, puisque chacun des votants l’a placé sur son podium, The Covidians Sharpen Their Teeth est l’un des deux albums sortis par Cloudwarmer ce mois-ci. Eddie Palmer et Brett Zehner continuent à sortir des disques de manière frénétique, sans lésiner sur la longueur puisque celui-ci s’étend sur plus d’une heure. Les ex The Fucked Up Beat ajoutent donc un chef-d’œuvre à une discographie qui, de The Climate Detectives Study Nostalgia And Terror In The Dreams of Middle America à The Happening At Groom Lake, n’en manque pas alors que le projet n’a débuté que trois années plus tôt.
Sur ce nouvel opus, les amateurs de manipulations à base de boucles synthétiques à tendance Lynchienne, jazzy ou trip-hop, d’arrangements de cordes, cuivres dynamiques et effets divers sur des beats tranchants seront ravis. Le duo américain ne se refuse pas le plaisir de multiplier les contrepieds dans une atmosphère à la fois hantée façon DJ Shadow de l’époque Endtroducing... voire Psyence Fiction (avec James Lavelle) et accessible à la manière, nous l’avons déjà évoqué au sujet de Cloudwarmer, d’un Funki Porcini. Les éléments s’imbriquent, se superposent, fusionnent et se séparent à la vitesse de la lumière, le groove des instrumentations, la production globale et le travail sur les parties vocales samplées (mettant en scène le gourou Marshall Applewhite) contribuant à accélérer la perception du temps.
De temps, il est évidemment question sur ce disque qui aborde en toile de fond le changement climatique et la crise sanitaire, choisissant de joindre à la contestation l’ironie, affublant certaines personnalités telles que Leonard Cohen, Jeff Buckely ou, plus étonnant, le footballeur gallois Gareth Bale ou le personnage de jeu vidéo Barry Burton des attributions aussi déroutantes que "cyberpunk" ou "tueur de vampires", mais osant surtout l’interrogation ultime dans les crédits de l’album : "if we eat the rich then what happens to their yachts". Qui peut résoudre cette énigme ? En revanche, la réponse à la question consistant à déterminer l’album le plus enthousiasmant de ce début d’année devrait s’avérer plus évidente.

(Elnorton)


2. Tomaga - Intimate Immensity

26 juin 2017, première partie du Thurston Moore Group, jouée par un Tomaga électrisant, intime et touchant, un concert où les nombreuses références kraut flirtaient avec l’éther et la trance. Un peu de plus de trois ans plus tard, on apprenait le cœur pincé la disparition de Tom Relleen, moitié du duo aux côtés de Valentina Magaletti mais également bassiste de l’excellent The Oscillation, en proie à une maladie qui non contente d’annihiler le talent et la vie mettait un terme au projet. 26 mars 2021, sortie d’un ultime testament enregistré avant le dernier souffle, un album posthume qui écoutes après écoutes s’impose déjà comme le meilleur. Tomaga réécrit l’œuvre de Gaston Bachelard et l’espace de sa propre musique, qui prend littéralement encore plus d’ampleur qu’elle n’en avait déjà, de son travail rythmique implacable et enivrant nourri aux percussions et aux sonorités d’ailleurs, puisant autant dans le tribal que le matériel acousmatique, à ses errances synthétiques et distordues. Une intime immensité qui dégage chaleur (Mompfie Has to Pay, The Snake et leurs invitations au voyage), rêveries shamaniques (Non Sia Mai, British Wildlife...), émotion (Very Never (My Mind Extends) et la beauté des chœurs de Cathy Lucas mais aussi le superbe final éponyme), et d’ores et déjà nostalgie.

(Riton)


3. El Michels Affair - Yeti Season

Retour du multi-instrumentiste new-yorkais Leon Michels qui nous avait ravis l’année dernière avec ses Adult Themes chauds et sensuels, avec un album cette fois inspiré du folklore turc. Décidément très prolifique, l’ombre du producteur, ancien musicien de Sharon Jones ou de Lee Fields, était déjà cachée derrière les manettes du Menahan Street Band sorti en février. Toujours habité par le grain du son des années 60, 70, ici c’est avec son groupe El Michels Affair qu’il s’amuse à produire les instrumentaux d’un chanteur absent ou la bande-son d’un western inexistant. Quand l’album précédent allait chercher son inspiration dans la pop gainsbouro-vaniesque, avec des voix féminines susurrées à l’oreille, celui-ci puise ses ambiances dans un psychédélisme orientaliste. Les voix féminines sont toujours très présentes, mais sont cette fois mises au service de mélopées épicées, chantées en hindi par l’artiste Piya Malik. Le groove et les riches orchestrations sont, elles aussi, toujours au rendez-vous, pour contribuer à ce R’n’B instrumental coloré, éclectique et sans âge, qui s’écoute comme on suce avec nostalgie une sucrerie de notre enfance.

(Le Crapaud)


4. The OST - Release

Et si les membres de Boards of Canada s’étaient mis en tête de tout reprendre à zéro, avec un nouvel alias et de manière indépendante ? Ce qui n’était à la base qu’une blague au sein de notre rédaction pourrait prendre davantage d’ampleur avec la sortie de Release, nouvel éloge de la contemplation bucolique où la pochette se fait l’écho des atmosphères rappelant, peut-être plus que jamais, celles développées par le désormais discret duo écossais.
The OST dispose probablement des mêmes machines et tisse des ambiances nappées d’éléments similaires, des rythmiques parfois étouffées aux synthétiseurs mélancoliques en passant par d’intrigants échanges enfantins. A l’écoute du Nothing Lasts Forever initial, l’idée qu’un sample de Boards of Canada ait été utilisé apparaît rapidement, sans que le mystère ne puisse être résolu. Cela reste peu probable malgré une similitude avec l’excellent 1969 paru sur le non moins indispensable Geogaddi en 2002.
Le spectre de Boards of Canada plane autant sur cet avis que sur Release mais The OST n’oublie pas d’ajouter un nécessaire supplément d’âme à son évident savoir-faire, si bien qu’il s’impose comme l’un des plus élégants héritiers des pionniers du label Warp.

(Elnorton)


5. Armand Hammer & The Alchemist - Haram

Sur ce nouvel album au visuel violent et au titre éloquent, le duo prodige du rap US ne se contente pas de prêter le micro à des invités de luxe tels que Earl Sweatshirt ou Quelle Chris, mais confie toute la production au génial The Alchemist, dont les instrumentaux jazzy, lents et granuleux hantent depuis une vingtaine d’année le rap-jeu sans que son nom n’ait jamais vraiment trouvé l’écho qu’il mérite. Il n’est pas trop tard pour lui donner son heure de gloire et le temps qu’il lui faut, grâce à cet album aux ambiances dépouillées qui hésitent entre film noir et dystopie. Ce qui étonne avec ce rap dur et frontal, c’est la façon dont il se permet de se passer de beats ou de les reléguer au second plan, quand une bonne boucle bien découpée peut assurer le balancier (Indian Summer, Peppertree) et que les voix rugueuses des deux rappeurs billy woods et Elucid psalmodient leurs textes tantôt mystiques, tantôt terre à terre, toujours aiguisés. Un disque sombre et sanglant qui vient compléter une discographie déjà habitée par la noirceur, mais qui brille toujours par la qualité de ses flows et des productions.

(Le Crapaud)


6. Loney Dear - A Lantern and a Bell

Exit les incursions synthétiques inégales d’un album éponyme en quête de diffusions radio sur lequel on l’avait laissé il y a 4 ans, Loney Dear livre avec A Lantern and a Bell son œuvre la plus dépouillée, la plus poignante aussi depuis Loney, Noir qui avait révélé au monde le talent de songwriter et d’arrangeur d’Emil Svanängen, héritier à l’époque des Beach Boys de Brian Wilson pour son maximalisme désarmant. On ne se refait pas tout à fait, et comme en témoigne Trifles transcendé par un orgue à coller le frisson, le lyrisme est toujours bien présent chez le Suédois, mais l’intensité croît progressivement sur des titres tels que Mute / All things pass ou Oppenheimer nimbés d’une aura tragique et auréolés d’une ampleur seulement entrevue jusqu’ici sur quelques-unes des vignettes chamber pop les plus réussies de l’auteur de Dear John, tandis qu’Habibi (A clear black line), Go Easy on Me Now ou Interval / Repeat dévoilent une facette nouvelle du musicien, celle d’un romantisme tout en retenue qui fait la part belle aux piano et claviers et fleure, dans le bon sens du terme, l’arrivée à maturité.

(Rabbit)


Les EPs du mois


1. V & Matij - Summer Sleep City

Toujours aussi inclassable, le duo liégeois à la tête du netlabel Fuck Labels Fuck Mastering mêle véritables instruments (violons, guitares et autres synthés) à ses manipulations texturées sur ce 5 titres stratosphérique flirtant tour à tour avec le downtempo (Lppttstl Aaeeeye), la kosmische musik (Spheric) ou encore une trap plus proche des ambiances psyché mélancoliques de Flying Saucer Attack ou d’Odd Nosdam que du dirty south (Sexygarette). On y retrouve avec bonheur Le Grenier, crescendo impressionniste à la Funki Porcini dont les fantasmagories improvisées à partir de samples et de boucles instrumentales ouvraient l’an dernier l’EP Structures. Quant au surprenant El Constructor and Dj Five, il passe par autant d’états que l’auditeur balloté au gré des mutations de cette rencontre improbable entre l’accordéon de Yann Tiersen, les ambiances hantologiques de Boards of Canada et l’électro hypnotique de Death In Vegas. Un bijou.

(Rabbit)



2. Konejo - Friendly Faces EP : The Error 404 Tape

Certes échappé des couloirs de notre rédaction, Konejo ne bénéficie d’aucune complaisance au moment de classer nos enregistrements préférés du mois écoulé. Et s’il multiplie les nominations dans cette rubrique, il ne le doit donc qu’à son talent et sa productivité assez incroyable si bien qu’un nouvel EP est déjà disponible pour avril. Sur Friendly Faces EP : The Error 404 Tape, Konejo s’amuse autour d’un même kit à tendance hip-hop qu’il déstructure à souhait, l’entourant de samples, basses abrasives, lignes de synthétiseurs envoûtantes pour en faire émerger quelques pépites d’abstract hip-hop à tendance lo-fi parmi lesquelles Winter Jitters, One Last Run et surtout Mi Fonk constitueront probablement de fidèles compagnons pour cette année 2021.

(Elnorton)



2. La Fausse Patte - MIЯROIRS

C’est à force de petites tueries comme celle-ci que le rappeur/beatmaker/dessinateur bisontin est devenu pilier de nos pages. Motifs rythmiques hallucinés qui se réfléchissent dans les tympans, jazz rampant de crapules filmiques et art de la punchline articulée se regardent face à face. On se perd dans le jeu des mots bien ciselés et une prod aux petits oignons, qui va, vient, meilleure qu’hier et moins bonne que demain... ça plane pour moi dans ces miroirs.

(Riton)



4. Dr Geo - Cinematographique

Au sein de la rédaction, nous sommes plusieurs à suivre attentivement les pérégrinations de Dr Geo et quand celui-ci sort un maxi sur Digital Kito Kat, alter ego numérique de Chez.Kito.Kat, notre intérêt est évident. Aucune déception, loin s’en faut, avec ce Cinématographique haletant et palpitant sur lequel, durant près de dix minutes, l’intensité est à son comble, qu’il s’agisse de l’ambient à cordes façon western de Les déserts de Mandalore ou des modulations fascinantes du sommet Comment inverser le cours du temps rappelant les expérimentations du live captivant enregistré il y a près d’un an dans le cadre du festival Analove My Log dont les prestations de chacun des artistes sont encore disponibles en ligne.

(Elnorton)




La compil du mois


m-tronic - Table Of Elements Volume 5​.​0 (20th Anniversary Compilation)

Aussi difficile à résumer que les 20 années d’existence de ce label parisien comptant parmi les seuls défricheurs par chez nous de ces musiques électroniques cinématographiques et pointues chères aux Schematic, Hymen Records et autre Raumklang Music, ce cinquième volet des Table of Elements rassemble la crème des artistes, à dominante IDM versant dark, défendus par m-tronic au fil des années, de Cruise [Ctrl] (au sommet ici avec le rouleau-compresseur dark-techno dissonant de Dreams Make Stars) au toujours ouaté Valance Drakes en passant par Cathode Ray Tube, C.H. District (qui se fend pour l’occasion d’une progression live de près d’un quart d’heure, sombre et cybernétique à souhait) ou Snowbeasts mais n’en oublie pas pour autant de continuer à défricher le terrain avec au programme certains habitués de nos pages trop peu médiatisés par ailleurs (Amantra, S.H.I.Z.U.K.A.) mais également quelques nouveaux venus qui se retrouvent à côtoyer des pointures telles que Martin Dupont & Philippe Petit, Plaster (associé à Mingle pour une belle tranche de tension), Syl Kougaï - avec un titre fleuve et magnétique - ou encore Flint Glass de Tzolk’in. Les réussites sont légion, tantôt plus rythmiques ou atmosphériques, dans l’expérimentation ou l’efficacité, mais le plus souvent un peu de tout ça à la fois, on ne peut donc que vous conseiller de télécharger l’ensemble (à prix libre) et de tout écouter, puis d’aller explorer les coups de cœur qui suivront, dans mon cas il s’agira à coup sûr du Tim Exile maison, j’ai nommé AN Hedonia, et du duo Obscure Formats, side project des sus-nommé Snowbeasts.

(Rabbit)




Les bonus des rédacteurs


- Le choix de Rabbit : [TH.A] - The Ephemeral Armour

Présenté comme le jumeau cinématographique de Scorched Earth Policy Lab, désormais son principal projet dont on vient justement de sortir le nouvel EP Zero, en téléchargement prix libre sur la page Bandcamp d’IRM Netlabel, [TH.A] est le dernier-né de Thierry Arnal (Amantra, fragment., Hast...), et distille un dark ambient moins abrasif, plus accessible qui ne s’avère pas pour autant moins captivant ou moins tendu, bien au contraire. On y retrouve en effet le genre d’atmosphères hantées où pianotages sépulcraux, chœurs éthérés et vibratos de cordes menaçants viennent donner de l’ampleur aux drones caverneux, sans pour autant saturer le parfait sens de l’épure du Lyonnais, au point que l’on en vient à l’écoute de The Ephemeral Armour à se remémorer les chefs-d’œuvre baroques du Belge Kreng au tournant des années 20210. Un point de comparaison forcément gage d’une grande qualité pour ce soundtrack fantasmé dont les morceaux, sans véritables titres, semblent faire partie d’une plus large histoire propre au musicien que chacun pourra s’imaginer à sa manière.




Les tops des rédacteurs


- Le Crapaud :

1. Hedvig Mollestad - Ding Dong You’re Dead
2. Tomahawk - Tonic Immobility
3. Cloudwarmer - The Covidians Sharpen Their Teeth
4. Armand Hammer & The Alchemist - Haram
5. Erotic Market - Boredoms & Heartstrings
6. El Michels Affair - Yeti Season
7. Sole aka Mansbesfriend - MBFX
8. First Aid Kit - Who By Fire
9. Floating Points & Pharoah Sanders - Promises
10. The OST - Release

- Elnorton :

1. The OST - Release
2. Cloudwarmer - The Covidians Sharpen Their Teeth
3. Jay-Jay Johanson - Rorschach Test
4. Tomaga - Intimate Immensity
5. Cloudwarmer - Weather Manifesto
6. UNKLE - Rōnin I
7. El Michels Affair - Yeti Season
8. Akira Kosemura - 88 Keys
9. Tangent - Evolutionary Cycles
10. Valgeir Sigurðsson - Kvika

- Rabbit :

1. Cloudwarmer - The Covidians Sharpen Their Teeth
2. [TH.A] - The Ephemeral Armour
3. William Ryan Fritch - Freeland
4. Scorched Earth Policy Lab - Drifting Lights
5. Nadja - Seemannsgarn
6. Machinefabriek - With Drums
7. Moss Covered Technology - Seafields
8. Loney Dear - A Lantern and a Bell
9. Francesco Giannico - Misplaced
10. Tomaga - Intimate Immensity

- Riton :

1. Thirdface - Do It With A Smile
2. Cloudwarmer - The Covidians Sharpen Their Teeth
3. Tomaga - Intimate Immensity
4. Demande à la Poussière - Quiétude Hostile
5. Pupil Slicers - Mirrors
6. El Michels Affair - Yeti Season
7. Valgeir Sigurðsson - Kvika
8. Armand Hammer & The Alchemist - Haram
9. Loney Dear - A Lantern and a Bell
10. Xiu Xiu - OH NO

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