Bilan express d’avril à la mesure de nos maigres disponibilités printanières, et un classement sous le signe du hip-hop sous toutes ses formes : c’est bien simple, on n’avait probablement jamais connu une telle concentration d’albums rappés au sein d’un vote collectif de la rédaction, pas moins de 5 disques sur les 6 conseillés ici et cela va de paire avec une actualité particulièrement emballante en la matière en cette première moitié d’année, dans toutes les franges de ce genre définitivement protéiforme : jazzy ou massif, électronique ou noisy, méditatif ou extraverti, pop ou expérimental. Au milieu, l’intrus Winged Wheel fait de la résistance mais s’avère tout aussi irréductible. Et pour de plus larges recommandations, nos tops rédacteurs vous attendent comme toujours en bas d’article.




Nos albums d’avril 2022



1. Dälek - Precipice

On risque fort de se répéter au sujet de Dälek tant les Américains constituent sans doute, depuis déjà plus de vingt ans, l’un des combos de hip-hop les plus radicaux, constants et passionnants qui soient. Pourtant, aux alentours des années 2010, avec Gutter Tactics et Untitled, Dälek donnait pour la première fois l’impression de tourner en rond. Plus apaisés voire atmosphériques, Asphalt For Eden et Endangered Philosophies sont venus replacer le groupe au sommet du game. Cinq ans plus tard, le monde a changé mais Dälek creuse à nouveau ce sillon. Leur musique est toujours aussi brute, abrasive, donne le sentiment d’être restée radicale, mais elle a besoin de moins d’artifices pour y parvenir. Faire autant avec moins, c’est certainement la clé pour s’en sortir en 2022. Encore une fois, Dälek a un temps d’avance sur le reste du monde.

(Elnorton)


2. billy woods - Aethiopes

Autant prévenir de suite, nous voilà probablement face à l’un des sommets du MC new-yorkais, celui d’un artiste majuscule qui s’écrit en minuscules ! À peine remis de Terror Management (pourtant sorti il y a déjà 3 ans) que nous voilà de nouveau victimes du génie de l’hyperactif billy woods, lequel confie ici les manettes à l’excellent ethno-digger DJ Preservation. Une science du beat qui vient nous balader d’est en ouest (Afrique, Asie et Jamaïque) sur le globe en commençant par Addis-Abeba (Asylum) dans une atmosphère de jazz club détraqué tout droit sortie de chez Mulatu Astatke... et qui nous en fait voir de toutes les couleurs : perte de repères temporels et évidemment géographiques qui renvoient autant aux racines du rappeur (né d’un père somalien et d’une mère jamaïcaine) qu’à ses engagements, où instrus décalés, inquiétants, sombres et survoltés aux escales percussives inattendues côtoient le flow et la richesse textuelle de l’hôte et d’imparables et délicieuses interventions signées E L U C I D, le comparse au sein d’Armand Hammer, mais aussi EL-P, Mike Ladd, Boldy James, Breeze Brewin (Juggaknots) ou encore Quelle Chris... rien que ça !

(Riton)


3. Ockham’s Blazer - Ockham’s Blazer

Né de la rencontre entre le projet du MC Premrock et du producteur Fresh Kils avec le groupe autrichien Praq !, Ockham’s Blazer est la fusion d’une fusion entre un rappeur bouillant et un quatuor ardent. Le premier, adepte d’un rap cérébral, le partenaire de route de toute l’avant-garde indé de la scène hip-hop nord-américaine, et les seconds, artisans discrets d’un jazz hybride aux accents prog et électro, produisent une alchimie qui révèle ses charmes en crescendo. Après un premier morceau moyennement convaincant, avec un beat techno sans grand intérêt, le collectif se met vraiment en place sur un deuxième plus traditionnellement hip hop. Déjà, l’originalité du son d’Ockham’s Blazer apparaît. Des cuivres débridés, un MC posé, une batterie qui marche droit et un grand souffle d’énergie et de liberté. Conçu à partir de jams et de beaucoup de café, l’album, plutôt court, saute d’un titre à l’autre par dessus les frontières stylistiques : il s’aventure sur la voie rapide d’un Big Band électrique (Drone), puis bifurque vers un trip-hop suave (Carpe Cortado), flirte encore sur une drum’n’bass acid-jazz (Blood’s Port) et culmine enfin sur morceau inclassable, d’une efficacité redoutable, sans doute l’un des meilleurs de l’année. Une nouvelle pépite pleine de surprise révélée par le label Fake Four Inc.

(Le Crapaud)


4. Winged Wheel - No Island

"Pour Winged Wheel, l’important se situe dans l’exploration à tous crins, dans les chemins de traverse et l’étrangeté. C’est dans le va-et-vient permanent entre les quatre membres qu’il faut trouver le moteur principal de No Island et pour une fois, on remerciera cette foutue pandémie. Cory Plump (Spray Paint, Rider/Horse, Expensive Shit) et Matthew Rolin (Powers/Rolin Duo mais en solo aussi) aux deux guitares exsudent de longs lavis de notes rebondissantes chevillés au tempo de Fred Thomas (Idle Ray, Tyvek, City Center, Hydropark et j’en passe), basse et batterie groovent ce qu’il faut pour empêcher la dilution totale. La voix tamisée de Whitney Johnson (Matchess, Damania) est nichée au creux du mix comme un fantôme dans le fog épais, ajoutant un peu plus de beauté et de mystère à des morceaux qui, sans ça, n’en manquaient déjà pas. C’est parfaitement hypnotique et profondément captivant. Et ça n’apparaît jamais comme la somme des parcours de l’une et des autres. L’apport de chacun est indéniable - la distorsion chère à Spray Paint ou Tyvek, la sécheresse rêveuse de City Center couplée aux élans kraut d’Hydropark, le mysticisme de Matchess et le psychippiedélisme de Powers/Rolin Duo - mais trouve dans ce collectif à distance une autre forme d’expression."

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(leoluce)


5. Ed Scissor - Post Sleep

Dans la foulée des écrins en apesanteur que lui avait dédiés son producteur et collaborateur attitré Lamplighter (en particulier le merveilleux Tell Them It’s Winter de 2016 mais aussi, pas plus tard que l’an dernier, l’excellent Joysville dont on parlait ici), le rappeur le plus introspectif et mélancolique du label britannique High Focus nous livre en solo un véritable récit intime dont le spoken word plus ou moins poétique ou désenchanté se promène sur des instrus volontiers expérimentaux voire atonals flirtant avec l’ambient, l’electronica, la folk, le field recording ou la musique concrète, dénués de toute rythmique à l’exception dune boîte à rythme squelettique sur le touchant Sea of Love. Album aux boucles tantôt bucoliques ou hantées, alternant samples entêtants et lignes instrumentales délicates, Post Sleep n’a aucun équivalent dans le rap passé ou actuel mais quelques cousins évidents par-delà les frontières du genre : qu’il s’agisse du douloureux I Can Hear Your Heart d’Aidan Moffat ou de la grisaille clinique et désolée du dernier King Midas Sound, Ed Scissor partage avec eux un sentiment de solitude inguérissable et de spleen insondable, une singularité discrète et une ambition narrative qu’il parvient encore à transcender par la luxuriance et la diversité de ces vignettes à fort pouvoir d’évocation.

(Rabbit)


6. Czarface - Czarmageddon !

Parcours sans faute depuis 2013 pour le MC du Wu-Tang Clan, Inspectah Deck, et ses compères Esoteric (au micro) et 7L (aux instrus), avec une moyenne assez dingue d’un album par an et une constance dans l’excellence suffisamment rare dans le genre pour être signalée, culminant sur leurs récentes collaborations avec feu MF Doom et Ghostface Killah mais également sur ce nouvel opus toujours aussi tendu, ludique et contrasté. Du boom bap gritty très 90s de Damien’s Dinner Time à l’easy listening désuet de Logan-5, des rêveries 80s de Can It Be ? au groove bigarré à la Edan de Boogie DefMix, du futurisme post-Cannibal Ox de Walk Thru Walls au punk électrisant d’un imparable Big Em Up aux allures de tube de l’année, le trio fait à nouveau feu de tout bois avec un talent désarmant pour les télescopages improbables et autres contrepieds jouissif, et s’offre encore une fois le luxe d’un collaborateur de choix en la personne de Kool Keith, en featuring sur le très Kool Fearless & Inventive - deux épithètes qui siéent particulièrement bien à Czarface, jusque dans ces intitulés bien barrés multipliant les références à la pop culture (The Czarlaac Pit, Bob Laczar, Czarv Wolfman).

(Rabbit)


Les tops des rédacteurs


- Elnorton :

1. Robin Foster - PenInsular III
2. Wet Leg - Wet Leg
3. Melody’s Echo Chamber - Emotional Eternal
4. Fields Ohio - Our Paper Hearts Drift In Tunnels To Sleep In Little Boxes Under Ohia Seas
5. Dälek - Precipice

- Le Crapaud :

1. Ockham’s Blazer - Ockham’s Blazer
2. Oren Ambarchi / Johan Berthling / Andreas Werliin - Ghosted
3. billy woods - Aethiopes
4. Dälek - Precipice
5. Alabaster DePlume - Gold

- leoluce :

1. Winged Wheel - No Island
2. Angry Silence - Strange Times Call For Strange Measures
3. Dälek - Precipice
4. Water Damage - Repeater
5. Crows - Beware Believers

- Rabbit :

1. Ed Scissor - Post Sleep
2. billy woods - Aethiopes
3. Czarface - Czarmageddon !
4. Kotra - Radness Methods
5. Dälek - Precipice
6. Grosso Gadgetto & Innocent But Guilty - Sci-Fility
7. Winged Wheel - No Island
8. SEPL - XY
9. Ockham’s Blazer - Ockham’s Blazer
10. Ben Zucker - Having Becames

- Riton :

1. Ockham’s Blazer - Ockham’s Blazer
2. Ed Scissor - Post Sleep
3. billy woods - Aethiopes
4. Dälek - Precipice
5. Czarface - Czarmageddon !
6. Winged Wheel - No Island
7. Defcee & BoatHouse - For All Debts Public and Private
8. Earthen Sea - Ghost Poems

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