Allez, 20 de plus, on approche du sommet ! L’ascension se poursuit, tantôt ardue, tantôt étonnamment aisée. Ça groove tout de même pas mal dans cette sélection, ça chante un peu aussi, on prend des forces avant la dernière montée, pour laquelle il faudra probablement sortir les mousquetons. Un parcours, quoi qu’il en soit, qu’il faudrait avoir fait au moins une fois dans sa vie, alors si vous avez laissé filer ces points culminants de l’année écoulée, c’est le moment de faire chauffer Bandcamp et assimilés, et de vous préparer pour une ou deux bonnes dérouillées !





40. Czarface - Czarmageddon !

Parcours sans faute depuis 2013 pour le MC du Wu-Tang Clan, Inspectah Deck, et ses compères Esoteric (au micro) et 7L (aux instrus), avec une moyenne assez dingue d’un album par an et une constance dans l’excellence suffisamment rare dans le genre pour être signalée, culminant sur leurs récentes collaborations avec feu MF Doom et Ghostface Killah mais également sur ce nouvel opus toujours aussi tendu, ludique et contrasté. Du boom bap gritty très 90s de Damien’s Dinner Time à l’easy listening désuet de Logan-5, des rêveries 80s de Can It Be ? au groove bigarré à la Edan de Boogie DefMix, du futurisme post-Cannibal Ox de Walk Thru Walls au punk électrisant d’un imparable Big Em Up aux allures de tube de l’année, le trio fait à nouveau feu de tout bois avec un talent désarmant pour les télescopages improbables et autres contrepieds jouissifs, et s’offre encore une fois le luxe d’un collaborateur de choix en la personne de Kool Keith, en featuring sur le très Kool Fearless & Inventive - deux épithètes qui siéent particulièrement bien à Czarface, jusque dans ces intitulés bien barrés multipliant les références à la pop culture (The Czarlaac Pit, Bob Laczar, Czarv Wolfman).


39. Pole - Tempus

Étrange rapport décidément que celui des amateurs de musique électronique avec Stefan Betke, célébré en tant qu’inventeur de la dubtronica au tournant des années 2000 avec les albums 1, 2, 3 et R puis largement délaissé alors même qu’il livrait ses plus belles réussites, de l’indépassable Steingarten au non moins remarquable Wald. Avec ses quelques milliers de followers sur les réseaux, Pole pour sa part s’en fout pas mal et continue de tracer son sillon, en témoignaient encore tout récemment le syncopé Fading qui renouait en 2020 avec le minimalisme des débuts, ou encore l’EP Tanzboden en 2021 avec ses deux longs titres impressionnistes et hypnotiques à souhait. Tempus, quant à lui, retrouve cet équilibre entre dub ambient et electronica, abstraction et mutations organiques qui caractérise les meilleures sorties du producteur, jouant sur des dynamiques assez diverses qui flirtent ici avec le modern classical aux beats glitchy de la paire Sakamoto/Alva Noto (Firmament et son piano évanescent) ou là avec l’IDM extraterrestre du label Schematic (Stechmück) et donne à entendre un travail saisissant d’épure contrastée sur les percussions, toujours centrales chez l’Allemand qui n’a pas manqué d’influencer toute une génération d’admirateurs de talent, de Pantha du Prince à Apparat.


38. Aidan Baker - Songs Of Undoing / Nalepa

Comme toujours, année pleine comme un oeuf pour Aidan Baker, dont j’aurais très bien pu mentionner le bruyant Tenebrist au psyché-rock papier-de-verre plein de fuzz et de nappes de guitares abrasives et où le Canadien tient tous les instruments, ou encore le tout récent Crocodile Tears avec sa synth-pop doomesque et vaporeuse, sans même encore m’aventurer du côté de son duo Nadja dont je reparlerai tout en haut de ce classement (où traînait déjà dans une précédente partie cette excellente collaboration avec le batteur Jörg Schneider). Accompagnant le larsenisant et bouillonnant Nalepa de Nadja justement, et enregistré dans le même studio berlinois qui servit de maison de la radio à la RDA en son temps, il y aura donc eu au rang des indispensables cet album homonyme, moins massif mais finalement tout aussi agité, tourbillonnant et dissonant avec ses quatre impros très free et texturées sur lesquelles Baker est encore partout (guitare, basse et batterie). Mais c’est encore une autre sortie qui emporte le morceau : un très épuré Songs Of Undoing aux atmosphères post-apocalyptiques sur lequel le touche-à-tout berlinois d’adoption donne également de la voix et s’installe même par moments au piano, dans l’esprit d’un rock atmosphérique et décharné qui lorgne pourquoi pas sur Scout Niblett, le slowcore ou la PJ Harvey post-grunge de Rid of Me, avec toujours cette grande liberté qui se ressent dans les contrepieds rythmiques et autres expérimentations discrètes sur le son et les effets.


37. billy woods - Aethiopes

Très belle année pour billy woods, dont l’excellent Church aux accents jazzy malmenés par le producteur Messiah Musik aurait hérité d’une petite place plus bas dans le classement sans cet immense Aethiopes pour le topper, album tout aussi halluciné mais aux influences plus afrojazz sous la houlette de Preservation aux instrus (je reparle du bonhomme dans la foulée, puisqu’il a lui-même fait encore "mieux" en 2022). Un opus radical aux featurings exigeants (du compère d’Armand Hammer, ELUCID, à El-P ou Mike Ladd en passant par Quelle Chris dont le dernier album s’est même révélé trop abscons pour moi), avec un gros travail sur les percus à la frontière du jazz, de la blaxploitation et de la musique tribale, des boucles chamaniques raccord avec le flow habité du rappeur qui croise histoire personnelle et commentaire social, quête de soi et contexte d’injustice dans un grand courant de conscience à la fois poétique et brut de décoffrage, entre storytelling et allégorie. Un album, surtout, qui m’est d’autant plus précieux aujourd’hui pour avoir eu la chance de voir le patron de Backwoodz Studioz et son compère Prez comme il le surnomme affectueusement, le transcender sur scène avec une présence énorme à l’occasion d’une date parisienne malheureusement peu médiatisée qui m’aura rappelé à une triste réalité : en France, tandis que des pseudo rappeurs en bois de néo-variétoche pour génération TikTok remplissent des Accor Hotel Arena, même la figure la plus emblématique d’un hip-hop underground foisonnant, aux 20 ans de carrière et récemment croisé au line-up de pas mal de gros festivals à travers l’Europe, ne joue que pour une centaine de curieux et de fans transis.


36. Emilie Zoé - Hello Future Me

Entre la 7e place du piloérectile Apollo ici, un podium pour ce Hello Future Me en février/mars et un autre pour son Companion EP en novembre dont je reparlais récemment en très bonne place dans mon bilan EPs, sans parler des mentions dans les classements des copains (à commencer par celui du Crapaud ici), on peut dire qu’Emilie Zoé est l’une des rares artistes qui mettent tout le monde d’accord à IRM. Et pour cause, on entend si peu aujourd’hui de pop/rock à ce point habité comme un Volcan au bord de l’éruption, qu’il soit frontal et rugueux en concert ou plus délicatement arrangé ici (le piano d’Across the Border ou Roses on Fire), quand ce n’est pas les deux à la fois (l’incandescent Parents’ House et ses trémolos de cordes frottées, ou les synthés mélancoliques d’un I Saw Everything au plus près de l’os). Même en mode presque folk avec son morceau-titre, Hello Future Me est terrassant d’intensité retenue qui déborde par tous les pores (les ports ?... le morceau sonne presque comme une chanson de marin perdu, à laquelle répondrait alors un Tidal Waves du point de vue des vivants qui l’attendent en vain) et s’avère à la hauteur de l’immense /A\ de l’année précédente avec Franz Treichler des Young Gods et Nicolas Pittet.


35. Takamu - Monovista Bounce

Adrien Capozzi et Tim Koch, la paire derrière les géniaux Dolphins of Venice dont je reparlerai encore une fois dans l’ultime volet de ce bilan, s’est associée à un troisième larron, Michael Upton (Néo-Zélandais aux multiples projets electronica et dub dont récemment Tonkyn Pearson) pour livrer, toujours chez Mahorka, ce sommet d’électronique dadaïste quelque part entre Matmos et Mouse on Mars, en plus doux. Ça pulse, ça groove, ça buzze, ça rêve et ça rebondit de tous les côtés, sous la forme d’un grand mashup (à l’image du nom du projet mélangeant ceux des protagonistes) aussi mélodique qu’abstract, amalgamant bouts de guitares réverbérées et autres impros acoustiques, drums organiques, motifs synthétiques et nappes évanescentes. Un disque magnifique, hypnotisant et envoûtant de bout en bout.


34. Chapelier Fou - Ensemb7e

J’avais tiré de l’album pour mon bilan 2022 en 22 titres le superbe Tea Tea Tea issu de Deltas (2014) mais la totalité de cette collaboration entre Chapelier Fou et le septuor Ensemb7e (soit une batterie, un piano, une clarinette et des cordes, auxquels s’ajoute quelques cuivres ici et là et autres instruments plus atypiques tels qu’harmonium ou bouzouki) est une réussite ligne claire au lyrisme virevoltant et zébré de mélancolie, collection de relectures de morceaux du Messin sur une douzaine d’années de carrière (une bonne moitié des sorties de Louis Warynski sont représentées, de 613 à Parallèles dont il reprend pas moins de trois morceaux incluant l’introductif Les Mariannes toujours à la même place, en passant par Muance) qui doit autant à la musique de chambre qu’à une musique de films aux accents jazzy évoquant pêle-mêle François de Roubaix, Yann Tiersen ou les BOs les plus légères et papillonnantes d’Alexandre Desplat. Les cordes piquées y donnent le rythme autant que les beats plus ou moins présents, symbole d’une électronique nettement en retrait des sonorités boisées sur ce projet particulièrement élégant, à la fois maximaliste et épuré, plébiscité dans nos tops collectifs l’hiver dernier.


33. Alex Smalley & Lucia Adam - Patterns

Alex Smalley, les amateurs d’ambient séraphique le connaissent pour ses projets Olan Mill et Pausal, entre autres. Pour sa première sortie sur le label américain Hush Hush Records, le Britannique a complètement retravaillé un album, Gaya, publié en catimini en CDr ultra-limité trois ans auparavant, et signé de son duo Ilm avec la pianiste moldave Lucia Adam. Exit ce nom de projet éphémère, les deux musiciens retrouvent leurs véritables patronymes pour cette version enfin fidèle à leur vision, également remastérisée par Porya Hatami : une seconde vie pour ce modern classical ample et vaporeux où les méditations plus ou moins lointaines du piano et des claviers se mêlent avec délicatesse et naturel aux nappes éthérées et aux arrangements stellaires ou cristallins de Smalley, véritable homme-orchestre d’une ambient impressionniste et foisonnante dont la densité apparaît aussi légère qu’une plume malgré ses zones d’ombre et sa profonde mélancolie.



32. Oren Ambarchi - Shebang

Épaulé par une véritable all-star team des musiques expérimentales, du pianiste Chris Abrahams (pilier du génial trio The Necks) au bon copain Jim O’Rourke aux synthés en passant par le compagnon de jeu récurrent Johan Berthling à la basse acoustique ou encore Joe Talia à la batterie, Oren Ambarchi s’inscrit avec Shebang dans la continuité électronique et pulsée d’un Quixotism, une électronique jouée avec de vrais instruments mais à distance et accommodée par l’Australien avec une dynamique constante sur 4 longs serpentins emboîtés lorgnant tour à tour sur l’electronica séquencée au scalpel de Matmos ou Mouse of Mars (I), sur un groove libertaire et martien à la Tortoise période Standards (II), sur un jazz métamorphe agrémenté de synthés rétro-futuristes (III) et enfin sur une étrange forme de krautrock maximaliste mi-acoustique/mi-synthétique prêt à décoller pour le firmament d’un ailleurs incertain. Aussi lyrique qu’abstrait, aussi mathématique que vibrant, ce nouvel album est assurément l’une des plus belles réussites du guitariste touche-à-tout de mémoire récente - c’est dire, puisqu’on continue régulièrement de le retrouver, seul ou accompagné, dans nos bilans de fin d’année - et partage quelques atomes crochus avec l’étonnante relecture de Terry Riley par The Young Gods.


31. Giallo Point - Blue Keys

Il y a quelques années, on avait flashé sur Bummed Owl, mystérieux projet abstract du label Us Natives aux beats minimalistes et au sampling mélancolique sur fond d’atmosphères cinématographiques. C’est un peu la même économie de moyens et le même genre de spleen mélangeur que l’on retrouve aujourd’hui chez le Britannique Giallo Point, avec une dimension jazzy plus marquée en lieu et place du rétrofuturisme des sus-nommés (auquel un titre comme Lava fait tout de même beaucoup penser) et assurément une magie comparable dans cette perfection des boucles qui n’ont pas besoin de véritablement évoluer pour nous envoûter (It’s a Shame) ou nous intriguer (Long Road). Le lyrisme de l’indépassable Crookram n’est pas non plus très loin sur le sommet Alpha, de même que ses influences Golden Age diffuses et parfaitement digérées sur Lowkey... l’album idéal en somme, pourrait-on dire, pour patienter jusqu’au retour du Néerlandais que l’on sait prévu pour bientôt, mais ce ne serait pas rendre justice à Giallo Point qui signe là en toute simplicité et sans avoir l’air d’y toucher l’un des plus beaux albums de hip-hop instru de ce début de décennie.


30. Lawrence English - Approach

L’Australien, figure respectée d’un drone viscéral et minimaliste et patron du label Room40 déjà croisé dans le précédent volet de ce classement, convoque ses années d’adolescence, de résistance contre les attentes imposées à lui et de recherche de soi à travers une insatiable curiosité culturelle, avec cet Approach qui rend hommage à l’une de ses lectures formatrices de l’époque, le manga Grey de Yoshihisa Tagami. Les instrumentaux de l’album, qui en est en quelque sorte la bande-son imaginaire, se fondent les uns dans les autres et suintent d’une grisaille opaque et pesante qui n’exclut pas les affleurements mélancoliques. Dans sa déréliction programmée, du haut de ses nappes orageuses aux rares traits de lumière harmoniques, ce digne descendant du fabuleux Wilderness of Mirrors incarne également la mémoire et sa fuite, le caractère subliminal et incertain de ce qu’il nous reste d’un passé qui chemine progressivement vers le néant. Un disque aride et peu amène qui s’avère pourtant, comme souvent chez le musicien désormais moitié d’HEXA avec Jamie Stewart (Xiu Xiu), sacrément majestueux et d’une grande puissance d’évocation en dépit de son économie de moyens.


29. Backburner - Continuum

7 ans près le fabuleux Eclipse, le collectif indie rap canadien le plus cool de la galaxie est enfin de retour avec un troisième opus où l’on reconnaît d’emblée les productions au cordeau de Fresh Kills, MisterE et Uncle Fester, entre autres. Moins impressionnant de prime abord que ses deux prédécesseurs, Continuum se dévoile au fil des écoutes comme une collection d’irrésistibles petits classiques et surtout comme un album particulièrement bien construit qui monte peu à peu en puissance, oscillant comme toujours entre décontraction old school empruntant au rock (Continuum) ou à la funk (Best Night Ever) comme aux musiques africaines et asiatiques (Spice Rack) ou aux soundtracks jazzy (The MacKay Bridge is Over), et ce nerdisme plus baroque aux samples cinématographiques minimalistes et atypiques que les pensionnaires du label Hand’Solo Records affectionnent (Juiced Crew, Press Eject, Razor Blades), pour mieux nous cueillir quand on ne s’y attendait plus avec l’un de ces hymnes chorals tendus et menaçants dont ils ont également le secret (Mystery Machine, It’s Going Down, Tiny Death Threats). Il faut vraiment prendre le temps de rentrer dans ce disque en somme, qui bascule peu à peu vers le côté obscur et dont la deuxième moitié explose littéralement la première, où les flows ludiques et singuliers des rappeurs, de Timbuktu à Jesse Dangerously en passant par Wordburglar ou More or Less, font encore une fois merveille d’efficacité et d’inventivité mêlées.


28. Giulio Aldinucci - Real

Le génial sculpteur de textures italien renvoie sur ce quatrième long format pour le label allemand Karlrecords la réalité dévoyée de nos addictions digitales à cette infinie capacité des humains, et des artistes en particulier bien sûr, à créer de nouvelles façons d’exprimer une réalité plus authentique, singulière et intime. Pas évident de passer derrière les immenses Disappearing in a Mirror, No Eye Has an Equal ou surtout Shards Of Distant Times mais par-delà ces drones érodés, harmonies irradiées et choeurs sacrés venus d’une autre dimension, des constantes chez le musicien ambient originaire de Sienne et passé par de nombreux labels essentiels du genre en un peu plus de 10 années d’activité, Real témoigne d’une approche encore différente, moins sismique, plus évanescente, toujours viscérale dans la granulosité des textures et field recordings manipulés mais par moments plus éthérée, tandis qu’à d’autres, les percus déstructurées et autres cordes piquées viennent insuffler une sorte de tension free dans ces tsunamis stratosphériques au lyrisme onirique.


27. Nikos Fokas & Arve Henriksen - Nensha / Arve Henriksen & Kjetil Husebø - Sequential Stream

J’aurais aussi pu mentionner le très beau Merimies Muistelee, sur lequel le trompettiste de Supersilent met en musique des poèmes écrits et récités par le regretté Alf Nilsen-Børsskog, dans une veine ambient-jazz mystique, tantôt solaire ou inquiétante, ou l’acoustique et envoûtant A Short Story en compagnie du guitariste belge Ruben Machtelinckx... c’est dire si Arve Henriksen, bien qu’un peu oublié des médias même jazz, a été actif et qualitatif cette année. Parmi les highlights donc, le magnifique Sequential Stream chez Smalltown Supersound qui le voit associé à son compatriote Kjetil Husebø, pianiste et compositeur, pour 7 titres de jazz électro-acoustique minimaliste et texturé que des influences presque drone tirent ici ou là vers le côté obscur de la force, et un Nensha particulièrement impressionnant en collaboration avec le multi-instrumentiste et musicien électronique Nikos Fokas à la guitare et aux synthés modulaires, album fantasmagorique et dense en sonorités intrigantes proches de la musique concrète et du dark ambient où Henriksen touche également à la clarinette, aux synthés et va même jusqu’à donner de la voix, haut perchée, sur un titre, laissant par ailleurs libre cours aux circonvolutions mélodiques d’outre-rêve de son instrument de prédilection.


26. Marc Richter - MM​∞​XX Vol​.​1 & 2

Projet particulièrement ambitieux pour l’excellent Marc Richter (à ne pas confondre avec le compositeur modern classical presque homonyme), connu dans ces pages pour ses alias Mouchoir Étanche et surtout Black to Comm. L’Allemand s’est en effet associé à 33 collaborateurs éparpillés sur les 21 morceaux de ce MM​∞​XX Vol​.​1 & 2 d’environ 80 minutes, et le line-up est à tomber : Guido Möbius (dont l’excellent A Million Magnets (And More) entièrement rythmé par Andrea Belfi n’a échappé à ce classement que du fait d’une sortie et découverte un peu tardives), Richard Youngs, Machinefabriek, Ensemble Economique, Neil Campbell (du Vibracathedral Orchestra que j’imaginais à tort disparu), Andrew Pekler, Joni Void, Roger Tellier-Craig de Fly Pan Am, Eric Chenaux ou encore Mondkopf, Frédéric D. Oberland et Jerusalem In My Heart qu’on retrouvait tous trois dans le volet précédent pour l’excellent dernier opus d’Oiseaux-Tempête... excusez du peu ! Fantasmagorique à souhait comme toujours avec l’auteur du monstrueux Seven Horses For Seven Kings (qui nous aura également gratifié l’an passé d’un Diode, Triode aux fascinants serpentins déstructurés), le résultat est impossible à résumer en quelques lignes, alternant méditations presque bucoliques et cauchemars éveillés, abstractions électroniques et néo-classique hanté, drone dystopique et collages façon musique concrète sur des morceaux au format éclaté allant d’une quarantaine de secondes à près de 12 minutes. Un OVNI !


25. Beth Orton - Weather Alive

N’y allons pas par quatre chemins : au regard de ce piètre cru (indie) pop où seuls une poignée de disques ont tiré leur épingle du jeu, le merveilleux Weather Alive aurait dû terminer en tête de tous les classements de l’année. Avec un album tous les 5 ans en moyenne et un Kidsticks passé quelque peu inaperçu en 2016, l’ancienne vocaliste de Air et des Chemical Brothers n’est toutefois pas du genre à alimenter la course à l’immédiateté, se faisant au contraire plus rare à chaque nouvelle sortie, un effacement qui va de paire avec un cocon musical de plus en plus impressionniste évoquant rien de moins, sur ce 8e opus en 30 ans de carrière, que la "pop" post-jazz et proto-post-rock ample et atmosphérique des grandes heures de Talk Talk, des gerbes de guitare et arrangements évanescents jusqu’à ce chant qui monte soudainement pour mieux se briser en silences et en échos lointains. Bien sûr, il y a encore sur Weather Alive des morceaux à la dynamique plus affirmée (Fractals), ou plus typiques de ce que l’on connaissait de la Britannique au tournant des années 2000, à l’image de Forever Young ou Lonely, entre pop pianistique et trip-hop. Mais dans l’ensemble, ce disque marque une étape pour Beth Orton, un tournant paradoxalement toujours accessible, à la croisée de Mark Hollis et de Paul Buchanan pour faire court : celui d’une pop trop dense et spacieuse à la fois, trop subtilement enluminée, trop introspective et texturée pour l’époque, laquelle est pourtant généreusement invitée à confortablement s’y lover.


24. John Sarastro - Obsidian Lanes

Les talents de producteur du trop méconnu John Sarastro, moitié de Beatnight Painterz, éclatent au grand jour sur ce nouveau projet "solo" particulièrement ambitieux. Avec ses atmosphères fantasmagoriques, ses instrus rétrofuturistes, son mood jazzy d’outre-rêve, ses scratches extraterrestres à la Buck65 d’il y a un quart de siècle, ses références post-modernes par samples interposés (de Nas sur Unusual au Londinium d’Archive sur Extravertocons) et ses basses réminiscentes du Def Jux de la grande époque, pas étonnant quObsidian Lanes ait su éveiller l’intérêt de Mike Ladd, pionnier de ce genre de rap aventureux et mélangeur en featuring sur deux titres en compagnie de rappeurs moins connus (officiant en anglais et en allemand). Parmi eux, on retrouve notamment l’excellent Short Fuze, collaborateur d’Uncommon Nasa lui même apparu en featuring 6 ans plus tôt sur l’album homonyme Sarastro, et ce casting hétéroclite fait merveille en habitant les cocons downtempo tissés par le beatmaker hélvète en porte-à-faux avec les tendances de l’époque, autant de petites pierres à un édifice conçu comme un album au sens noble du terme avec ses interludes instrumentaux, ses moments de tension, de méditation, de contemplation... et aussi de pure décontraction (cf. le morceau-titre).


23. Keiji Haino & Sumac - Into this juvenile apocalypse our golden blood to pour let us never

Pour le gros sludge mastodontique et atmosphérique à la fois, on peut toujours compter sur le trio Sumac de l’Américain Aaron Turner et sur ses progressions moites et vertigineuses. Pour les collaborations noise et incantatoires adeptes de la schizophrénie vocale, le Japonais Keiji Haino ne fait jamais défaut, et le prouvait une fois de plus en ce même mois d’octobre sur sa dernière joute mystico-épileptique en date avec les fidèles compères Jim O’Rourke et Oren Ambarchi. Enfermez ce beau monde ensemble, secouez et ça donne Into this juvenile apocalypse our golden blood to pour let us never, peut-être la plus belle sortie "metal" de l’année, une collection de slow-burners hallucinés aux textures magnétiques qui doit finalement autant à Can pour l’hypnotisme post-psyché, ou à une noise libertaire et déglinguée aux drums tribaux et aux guitares dissonantes et larsenisantes façon Lightning Bolt (du même label Thrill Jockey, tiens tiens), qu’au post-metal qui fit de Turner une figure emblématique des musiques extrêmes du temps de sa structure Hydra Head (de Isis à Old Man Gloom), en parallèle de projets plus expérimentaux tels que Greymachine ou House of Low Culture. Ces derniers ont d’ailleurs laissé tout autant de traces ici : A shredded coiled cable within this cable sincerity could not be contained n’hésite pas à louvoyer aux abords de l’abîme harsh noise d’un Disconnected malheureusement resté sans suite, tandis que Because the evidence of a fact is valued over the fact itself truth ??? becomes fractured arpente volontiers le no man’s land ambient et irradié d’un Poisoned Soil. Ailleurs, on est dans la power-violence pesante plus typique de Sumac mais avec le genre de chapes abrasives que ne renierait pas Merzbow (That "regularity" of yours, can you throw it further than me ? And I don’t mean "discarding" it). Un chef-d’oeuvre aussi radical qu’évocateur, qui développe sur près d’une heure une ampleur narrative d’autant plus saisissante que l’album est largement improvisé... et enregistré live !


22. Dufourd & Demoulin - Entre Chien et Loup

Habitué de nos colonnes (cf. encore tout récemment ici pour un double programme), Julien Demoulin s’associe pour la première fois à Frédéric Dufourd, moitié du duo de chanson bluesy Donna et fondateur du label Grand Téton qui avait publié le tout premier album de son projet de post-rock atmosphérique Silencio il y a 18 ans déjà. Féru de field recordings, ce dernier apporte sur Entre Chien et Loup une vraie dimension cinématographique à l’univers ambient du Bruxellois d’adoption fait de nappes synthétiques, d’arpeggiators cosmiques (En Veilleuse) et de basses fréquences entêtantes, tantôt en conjonction avec des beats profonds vecteurs de tension (Aube Artificielle), avec des chapes de drone volontiers inquiétantes (Intérieur Jour) ou des mélodies de guitare folk habitées aux pulsations rythmiques anxiogènes (Extérieur Nuit). De crescendos denses et magnétiques, passant en un clin d’oeil de la lumière à l’ombre (Plein Soleil), en méditations dark ambient insidieuses (Ondes Sylvestres), le reste du disque bien que plus abstrait est à l’avenant de cette force d’évocation, emportant l’auditeur au gré d’un maelström narratif inédit. Superbe !


21. Ed Scissor - Post Sleep

Dans la foulée des écrins en apesanteur que lui avait dédiés son producteur et collaborateur attitré Lamplighter (en particulier le merveilleux Tell Them It’s Winter de 2016 mais aussi, pas plus tard qu’en 2021, l’excellent Joysville dont on parlait ici), le rappeur le plus introspectif et mélancolique du label britannique High Focus nous livre en solo un véritable récit intime dont le spoken word plus ou moins poétique ou désenchanté se promène sur des instrus volontiers expérimentaux voire atonals flirtant avec l’ambient, l’electronica, la folk, le field recording ou la musique concrète, dénués de toute rythmique à l’exception d’une boîte à rythme squelettique sur le touchant Sea of Love. Album aux boucles tantôt bucoliques ou hantées, alternant samples entêtants et lignes instrumentales délicates, Post Sleep n’a aucun équivalent dans le rap passé ou actuel mais quelques cousins évidents par-delà les frontières du genre : qu’il s’agisse du douloureux I Can Hear Your Heart d’Aidan Moffat ou de la grisaille clinique et désolée du dernier King Midas Sound, Ed Scissor partage avec eux un sentiment de solitude inguérissable et de spleen insondable, une singularité discrète et une ambition narrative qu’il parvient encore à transcender par la luxuriance et la diversité de ces vignettes à fort pouvoir d’évocation.

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