Comme souvent avec mes classements annuels pour IRM, le format s’est imposé de lui-même : 150 albums car me limiter davantage devenait trop frustrant, et sans classification au regard des difficultés ressenties l’année précédente à devoir ranger dans des cases, toutes approximatives et malléables qu’elles puissent être, des sorties souvent inclassables. Je suis donc allé au plus simple : mes albums préférés de 2025, avec pour seule règle de n’en mentionner qu’un par artiste, à moins qu’il ne s’agisse de différents projets ou collaborations... et l’espoir cette fois encore de voir quelques-uns de ces coups de coeur frapper avec la même intensité l’un ou l’autre de nos lecteurs.
Une nouvelle tranche singulière largement placée sous le signe de l’expérimentation quel que soit le genre d’univers auquel on a affaire, et du modern classical au rock industriel en passant par le hip-hop, l’electronica, l’improvisation à guitare, le drone/ambient ou le terrorisme sonore, il y en aura ici pour toutes les curiosités.
75. The Oscillation - Singularity Zones Vol. 7
Des deux enregistrements publiés en tout début d’année 2025 dans sa série Singularity Zones par le Britannique Demian Castellanos (le Vol. 8 étant également très recommandé), j’ai choisi ce 7e volet pour ses recoins aussi ténébreux qu’intrigants. Le psychédélisme abrasif du bonhomme, plus dronesque d’une manière générale sur ces sorties initiées en 2022, oscille cette fois (sans mauvais jeu de mots) entre méditations hypnotiques rythmées au tambourin (The Appearance Of Brightness) et ambient droguée tantôt stellaire, les arpeggiators de synthés aidant - Undercurrent, Still Foundations ou le long The Appearance Of Brightness (drone) qui vient clore le disque sur 13 minutes ascensionnelles et magnétiques - ou plus souterraine (Molten Looking Glass, ou le menaçant et bien-nommé Under The Shadow tout en pulsations du côté obscur). Il va sans dire que c’est cette dernière veine que je préfère ici !
74. mangeferraille - Cicala plebeia
Troisième long format pour le trio tourangeau dont mon compère leoluce disait à juste titre le plus grand bien par là, et dont on retrouve ici 5 ans après l’excellent Erba spontanea la mixture de rock tribal à tendance industrielle, de polyrythmies concassées et d’expérimentations dissonantes, avec en prime cette fois des vocalises habitées plus en avant qui en soulignent encore la singularité, le choix de la langue italienne aidant. Dense, organique, tendu, intense, atmosphérique... cette cigale-là ne nous a définitivement pas laissés dépourvus quand la bise fut venue, parfaite incarnation de ce que l’on espère encore d’un album rock aujourd’hui lorsque l’on a affaire à des musiciens dignes de ce nom, par définition aventureux, et pas à des pourvoyeurs de nostalgie appâtés par le glamour et les sirènes de la hype.
73. ShrapKnel & Mike Ladd - Saisir Le Feu
"Saisir Le Feu ne pouvait mieux satisfaire nos attentes : entièrement produit par Mike Ladd qui nous a mis dans la confidence, lors d’un concert à Banlieues Bleues en mars dernier, d’un album solo à venir prochainement, il confronte les flows malléables à l’envi du duo new-yorkais à toute une variété d’inspirations musicales sur une douzaine de tracks pas dénués de cohérence pour autant grâce à la patte inimitable du bonhomme et de son synthé analo EMS désormais défunt, des morceaux par ailleurs concis et qui vont droit au but, laissant augurer jusque dans ces courts interludes déstructurés un retour au foisonnement des plus belles heures pour le rappeur/producteur de Infesticons. Les dystopies radicales de la grande époque de Welcome to the Afterfuture (Hoplophobia, aka la peur des armes à feu, le Bigg Jusien Shark Bait avec l’excellent Phiik en feat., l’insidieux Alphabet Pho dominé par un Doseone au flow vorace comme jamais, ou encore le menaçant Blak Smif) côtoient des incursions plus surprenantes de la part du plus francophile des pionniers du hip-hop expé, qu’il s’agisse de la féérie onirique Resurrection Bully, du groove 70s d’After weh Féte avec Mestizo, du rap-rock bluesy de Mercure ou du clubbing futuriste de Down Gorgeous."
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72. Ascending Divers - My Garden
Toujours très actif et pas assez mis en avant, avec notamment en 2025 ce disque de Damian Valles lâché dans la seconde moitié du mois de décembre et que l’on n’a pas encore eu le loisir d’écouter, le label toulousain BLWBCK nous faisait découvrir en juin ce projet d’un local de l’étape, Hugo Champion, actif depuis une décennie mais passé jusqu’ici entre les mailles de nos filets. Assurément l’un des albums drone les plus évocateurs et majestueux de ce cru musical pourtant pas avare en la matière, dont les soundscapes aux accents sacrés (parfois à coups d’orchestrations ou de choeurs samplés, cf. Agapè et Metempsychosis respectivement), d’une grande richesse harmonique et à l’équilibre entre éther et appel du vide, ne sont pas sans évoquer le regretté alias Astral & Shit du Russe Ivan Gomzikov (qui continue néanmoins de sortir 20 longs formats par mois sous le nom de Sonnov) ou le toujours fameux Black Swan dont on reparlera plus haut.
71. Øystein Skar - Hem
Doublé chez Moderna pour le pianiste norvégien puisqu’en amont du très bel EP Stories for A sortait au printemps dernier son premier long format, Hem, collection de vignettes modern classical d’une grâce infinie, tantôt méditatives ou dynamiques, ni trop ambient ni trop lyriques, au piano solo pour certaines (Runa, Snog, Ljos, le morceau-titre) ou enluminées ici de marimba (Stok), là d’effets et échos évoquant presque les sonorités d’une harpe (Stonne), de nappes éthérées (Bleinkje) ou encore d’arpeggiators de synthés cosmiques (Levva). Dans un monde parfait, la captation intimiste aidant, on ferait d’Øystein Skar un nouveau Nils Frahm dans les milieux autorisés, celui d’avant le virage synthétique poussif des années 2010. Qu’importe, vous qui nous lisez aurez au moins de quoi vous régaler au coin du feu.
70. Analog Mutants - Brothers of Invention
L’énorme tranche de fun, en termes de hip-hop à l’ancienne finalement pas aussi nostalgique qu’il n’en a l’air, de cette année 2025 nous vient de l’association du MC américain Phill Most Chill, freestyler sans chichis par ailleurs auteur cette année du chouette I’m (Volume One & Volume Two) endorsé par Chuck D (sans commune mesure néanmoins avec l’album qui nous occupe ici), du producteur DJ Snafu qui se révèle maître absolu d’un groove mi-tendu mi-décontracté, et de DJ Grazzhoppa, joker ou ingrédient magique dont les cuts et scratches irrésistibles de virtuosité et d’énergie finissent de faire de ce premier long d’Analog Mutants une bombe de rap post-moderne, qui n’hésite pas ici à s’aventurer dans un cut-up abstract et rétrofuturiste à la Edan (Analog Mutation). Si le dernier quart de disque est un peu plus "léger" dirons-nous, l’ensemble est tellement généreux qu’il devrait tourner à foison sur les platines des amateurs de hip-hop accrocheur et racé qui auront eu la chance de tomber dessus.
69. Matmos - Metallic Life Review
Que dire encore sur le duo américain, caution électro expérimentale de l’immense label Thrill Jockey au même titre qu’Oval, maintes fois mis en avant dans nos pages et pas plus tard qu’en 2022 avec le sommet Regards/Ukłony dla Bogusław Schaeffer ? Et bien qu’il n’est jamais là où l’on l’attend évidemment, troquant ici l’hommage atonal et anxieux de l’album susnommé au Polonais pionnier de la musique électronique microtonale Bogusław Schaeffer pour d’étranges transes polyrythmiques à la fois bruitistes et cristallines devant autant à ce même sens du cut-up glitché qu’au goût que l’on connaît depuis toujours à ces cousins de Mouse on Mars pour une electronica régressive à danser sur la tête, entrecoupée ici de passages ambient de toute beauté. Un disque d’une liberté folle, sur lequel on retrouve entre autres instrumentistes Thor Harris (Swans) à la batterie, Jason Willett (Half Japanese) à la guitare ou encore Owen Gardner au glockenspiel, instrument prédominant dans ce capharnaüm presque serein en comparaison de l’opus précédent.
68. Francis Gri & Wil Bolton - Drawing Shadows
"3e collaboration pour l’Italien Francis M. Gri et le Britannique Wil Bolton (Cheju, Biotron Shelf), Drawing Shadows étincelle avec son ambient à 4 mains où recoins sombres et intrigants (le superbe Indifferent Rooms), atmosphères bucoliques (Blank Thoughts avec ses sonorités flutées) et onirisme scintillant (Red Oak) font bon ménage. Conçu à l’inverse des précédents à partir d’ébauches envoyées par le Milanais d’adoption à son compère, l’album en perpétue la poésie et l’attention aux détails - dans les harmonies comme dans les textures, ces dernières étant plus travaillées ici que sur le relativement minimaliste Imaginary Tales par exemple, cf. le final maritime Drifting out to Sea tout en reverbs mélancoliques et fourmillements impressionnistes - tout en ouvrant leur univers sur un clair-obscur aux contrastes délicats (The Bright Sky Darkened, ou le fragile Crumbling into Mist auquel les basses et autres interférences bourdonnantes insufflent une anxiété sous-jacente)."
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67. Tom Caruana - Salsa Verde
"Impossible de faire oublier le chef-d’oeuvre d’anticipation psyché Strange Planet à moins d’en prendre le contrepied, et c’est justement ce que fait Tom Caruana avec ce premier long format en 3 ans. C’est cette fois au Britannique que l’écurie londonienne Def Pressé a confié les clés du catalogue de la compagnie de library music KPM, et c’est peut-être lui qui en fait l’usage le plus atypique, très orienté flûtes, harpe et piano mais préférant à l’abstract cinématographique de ses compères de label (ou de son album précédent, narrativement ambitieux) l’approche plus immédiate d’un rap mi-épique (le tendu Baton en ouverture) mi-décontracté (Perfect Match, Back In The Days). Empruntant à la blaxploitation (l’immense The Gift et ses cuivres au souffle menaçant, Aisle 9) ou au hip-hop West Coast versant jazzy (Walker Mill Road, ou le tubesque Influential feat. Supastition) autant qu’à l’underground UK d’un Lee Scott dont Caruana remixait justement l’an passé l’EP There Is A Reason For Everything (Hits Hits Hits avec Jehst au micro, voire Ego Juice) ou même au trip-hop (l’élégiaque Get It), Salsa Verde se déguste ainsi comme un cocktail frais et dépaysant, sous l’impulsion de rappeurs et rappeuses "ligne claire" choisis pour leur sens du groove."
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66. Dag Rosenqvist - Tvåhundra ord för ensamhet
"Deux mois à peine après l’ambitieux coup d’éclat du dernier From the Mouth of the Sun, le Suédois Dag Rosenqvist revenait en mode mineur... du moins en apparence. Car malgré son dispositif minimal (mélodies de piano épurées tout en arpèges fragiles captés au naturel, et nappes de synthés solaires voire magnétiques), Tvåhundra ord för ensamhet ("deux cents mots pour la solitude" en français, en référence au mythe selon lequel les Inuits auraient dans leur vocabulaire deux cents mots pour la neige) a ce petit quelque chose qui touche au coeur sans jamais verser pour autant dans le lyrisme à gros sabots, une humilité intimiste et néanmoins enveloppante doublée d’une atmosphère très particulière qui sait capter ce moment de flottement entre le sommeil et l’éveil, entre l’onirisme et l’introspection."
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65. KHΛOMΛИ / ASH - Onde De Choc
Après EVOLUXTINCTION et avant l’un de ses albums solo dont je te tairai le nom pour le moment afin de ne pas spoiler la tête du classement, on retrouve KHΛOMΛИ dont la riche et qualitative discographie en 2025 méritait bien ces multiples mentions. Cette fois, c’est à Julien Ash de NLC que le radical sculpteur de dystopies apocalyptiques est associé, pour une digne suite de leur immense Résidu Révolu de 2023 (cf. #34 ici). Sans surprise (mais un peu quand même car ce nouvel opus est moins "monolithique" que son prédécesseur), Onde De Choc irradie de magnétisme noir dans sa mixture singulière de tension indus/noise menaçante aux crépitements viciés et d’arrangements élégiaques (le piano gothique d’Onde De Choc 7 ou celui néoclassique et solennel d’Onde De Choc 8, les volutes violoneuses d’Onde De Choc 1 avec Aloïs Lang à l’instrument). Puissant et vénéneux !
64. David Grubbs - Whistle from Above
Également auteur en 2025, en trio, d’un beau deuxième opus de Skantagio, entre méditations de guitare arpégée et ambient en clair-obscur, l’ex Gastr Del Sol, toujours à l’avant-garde des musiques improvisées, nous gratifiait en tout début d’année avec Whistle from Above de l’un ces albums à la fois feutrés et incandescents, introspectifs et libertaires dont il a le secret, la guitare convolutée de l’Américain (et son piano atonal, cf. Hung in the Sky of the Mind) se frottant à des arrangements plus ou moins denses ou spartiates de cordes entêtantes (Scrapegrace) et de cuivres jazzy (Queen’s Side Eye, avec Nate Wooley à la trompette, ou le final de The Snake On Its Tail magnifié par la tension d’Andrea Belfi aux fûts), ou même à une électronique stridente et déstructurée à la Peter Rehberg (Later in the Tapestry Room, ou le dronesque Synchro Fade Pluck Stutter Slip).
63. Clark - Steep Stims
"Inégal et donc forcément décevant il y a deux ans avec Sus Dog, plombé par un chant hédoniste et des synthés plus en avant qu’à l’accoutumée, Clark renoue ici avec l’excellence des sorties de la fin des années 2010 consécutives à son départ du label Warp, tout en reconnectant avec la dimension techno de l’album homonyme de 2014 (Infinite Roller) ou l’IDM musclée d’un Totems Flare (les acides Blowtorch Thimble et Civilians). À la fois massif dans ses arpeggiators dynamiques (Gift and Wound, Who Booed the Goose) et ses incursions aux rythmiques binaires (Janus Modal, Inpatient’s Day Out), instable et délicat dans ses textures (No Pills U, Negation Loop, Micro Lyf) et insidieux lorsqu’il distille ses mélodies au piano préparé (18EDO Bailiff), un aspect qui culmine sur l’extraordinaire Globecore Flats azimutant son espèce de clavecin baroque à coups d’imparables beats drum’n’bass, Steep Stims joue d’un fragile équilibre entre électro régressive et ambient hantée, et s’impose comme le terrain de jeu libertaire d’un géant de l’expérimentation qui n’a plus rien à prouver."
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62. Gånggrift - Tidbits For Worms
"I Shall Sing Until My Land Is Free accueille dans ses rangs le projet Gånggrift du Suédois Anders Dahl, accompagné pour l’occasion d’Alba Vera Bergeling au chant (ou plutôt au grunt de goblin enragé) et de Marianne Ahnlund au violon. S’étant par la passé produit en Ukraine, le musicien a fait le choix politique de publier ce Tidbits For Worms sur le label des Ukrainiens exilés à Berlin Zavoloka et Kotra, qui continuent de reverser les bénéfices de leurs sorties à la résistance contre l’agression russe. Il faut avouer qu’avec son univers évoquant la décrépitude et le délabrement, Gånggrift est ici comme un poisson dans l’eau, rejoignant d’ailleurs quelque peu deux autres projets de Kotra, VARIÁT et Their Divine Nerve, pour son terrorisme sonore à tendance post-apocalyptique, en l’occurrence à la croisée d’un harsh noise grouillant et d’un doom metal extrêmement pesant, saturé et déliquescent (une esthétique que reflètent ouvertement les titres des morceaux). Un album aussi malaisant que magnétique et inspiré, à écouter pour la bonne cause mais en connaissance de cause... vos tympans vous en remercieront entre deux saignements."
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61. Julek ploski - Give Up Channel
"On découvrait seulement cette année ce musicien polonais à la page Bandcamp déjà bien achalandée depuis 2018, et c’est une petite révélation. Défendu par le label slovaque mappa, Give Up Channel sonne un peu comme la rencontre fantasmée entre les collages sonores dadaïstes de The Books (Crippled, Give up Theme), le maximalisme ludique de Cornelius, les mutations électro-acoustiques contrastées d’Oval ou Christophe Bailleau et d’étranges réminiscences hip-hop (les scratches de Naysayer), trance (Hollywood) ou même néo-classiques (J Maxwell’s Interlude Pt 1, magnifié par le spleen vocal enfantin à la múm des débuts d’une certaine Yikii, Truth, Economy, etc). Un disque extrêmement bien produit qui sait jouer sur les silences et le choc des contraires, à la fois avant-gardiste et régressif (cf. les VST cheap du libertaire Titanic), qui ne ressemble finalement pas à grand chose de connu et impressionne par sa gourmandise d’expérimentation paradoxalement rendue accessible par une dynamique assez irrésistible."
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