Sortie le vendredi 9 janvier 2026
1. Bon d’éternité
2. Croire
3. L’air des gens
4. Liberté de geste
5. Pas su mourir
6. Redressons
7. 10 mètres
8. Payer le prix
9. Révolte
10. Espérer
11. The art life of D.L.
Turne 66. Un titre d’album qui sonne comme une boîte postale ; celle d’une friche industrielle au milieu d’un no man’s land apocalyptique. Seul le facteur Laurent Santi, de Cœur Sur Toi, connaît l’adresse. Et surtout les chemins tortueux pour s’y rendre. Ici réside Alex Thagis, ex-bretteur au sein des Thagis Reasons, groupe culte du label phocéen à l’énergie incendiaire.
Electron libre du trio sus-cité dans lequel il injectait une sérieuse dose d’entropie, l’Abbevillois a toujours été mu par le désir de recherche et d’expérimentation. Ces ingrédients, on les retrouve dans ces onze morceaux perfusés au bruitisme des Swans et aux bricolages surréalistes de Soul Coughing, agrémentés des samples et autres captations sonores qui sont la signature d’Alex Thagis. Comme sur Sanctuaire à répit, chaque titre contient son lot de répliques vintage ou d’archives exhumées de quelque capsule temporelle poussiéreuse. Le plus souvent, dans la langue de Molière.
Dans les faits, cela donne un album à l’exquise duplicité. Côté pile, une fureur salvatrice, à l’image de Redressons, qui voit une boîte à rythme préhistorique s’unir à des tirs de fusil en cadence pour façonner une rythmique technoïde au service d’un brûlot féministe aussi enragé qu’engagé. Citons encore la cavalcade effrénée de 10 mètres, infernale virée bollywoodienne sur la route 666 ; le crescendo anxiogène de Croire ou le pilonnage intensif de Révolte, morceau dance noise taillé pour les clubs les plus mal famés de Sin City. On adore. Côté face, Alex Thagis sait aussi jouer du frein moteur et laisser son bolide s’aventurer sur les chemins plus paisibles mais non moins tortueux parcourus avant lui par un certain quatuor new-yorkais à l’époque de Confusion Is Sex. Bon d’éternité ouvre l’album sur fond de dissonances nébuleuses tandis que le vaporeux Pas su mourir accueille quelques vers déclamés sur des ambiances éthérées. Plus loin, l’excellent Liberté de geste confirme que les grands principes philosophiques s’accommodent bien d’un mid-tempo dissonant. Et lorsque Alex Thagis parle d’Espérer, c’est porté par une tension rampante dont la rupture est sans cesse reportée.
Pour refermer cet album aventureux, l’Abbevillois choisit un morceau de bravoure, The art life of D. L., qui s’étire sur sept minutes. Alors que celui-ci tire ses dernières cartouches, la bande qui diffuse le discours de David Lynch s’enraye et le cinéaste répète en boucle les quelques mots qui constituent le titre du morceau. Comment ne pas penser au It’s Gonna Rain de Steve Reich ? La fin du monde est proche, mais on y fait encore de la bonne musique, pleine de bruit, de fureur et d’humanisme désabusé. "Qui sont les loubards des grandes banlieues ?" demande l’anchorman compassé qui ouvre Payer le prix d’une voix qui fleure bon les reportages de l’ORTF. Sans hésiter, nous répondons Alex Thagis. Après tout, son nom ne signifie-t-il pas gangster en hindi ?