Avec un léger différé (février s’avérant déjà bien achalandé en sorties de qualité au moment où l’on publie cette sélection), on vous évite la désillusion des prescriptions algorithmiques en touchant un mot de la crème du hip-hop de janvier 2026. Bonne écoute !
Rabbit : Label désormais incontournable pour les amateurs de hip-hop underground du côté obscur et de beatmaking évocateur, M25 frappe fort d’emblée en ce début d’année avec une collab inédite entre le rappeur Lxor (croisé au côté notamment d’Aloeight, Haez One, p.WRECKS ou encore son copain Wormhole au sein du collectif New Cocoon) et le beatmaker maison Trust One, producteur entre autres pour Apakalypse et Nuse Tyrant, et auteur de plusieurs belles sorties instru à quatre mains avec l’excellent Ghostvolume, cf. le superbe High Concentrate (#57 ici) pas plus tard que l’an dernier. En tant que ConfiA, la paire s’est trouvée, les boucles tantôt capiteuses et hantées (les fantastiques Aeon Demolition et Arc Of Justice), mélancoliques (Legacy, The Trust) ou psyché (Attitude, Anxious) de Trust One contrastant juste ce qu’il faut avec le flow tendu et urgent du MC, avec pour catalyseur entre ces deux éléments une certaine dimension chaotique des drums. Instant classic !
Namor : Le beatmaker californien Trust One (déjà aperçu auprès d’Apakalypse ou de Sleep Sinatra) s’associe ici au rappeur Lxor, illustre inconnu de mes services jusque-là. Le flow de celui-ci, s’il peut s’avérer un peu épuisant sur la longueur, colle parfaitement au ton général du disque. Le duo sait sans nul doute parfaitement installer des ambiances psychotiques et pesantes (le très bon Beneficence où le flow rebondissant du MC fait merveille), superposant les couches instrumentales étranges, parfois sans beat vraiment identifiable, pour un résultat envoûtant qui ne devrait pas dérouter les amateurs de Billy Woods, par exemple...
Namor : Le MC venu de Georgie (USA) continue à se construire une des discographies les plus irréprochables du rap contemporain avec ce Dark Woke de fort belle facture. Produisant lui-même chaque morceau, Dope Knife se passe aisément de featurings (seulement au nombre de deux) et de noms ronflants pour l’épauler. Chacun des titres, souvent assez courts, est parfaitement agencé pour laisser toute latitude au flow foisonnant du MC et passe d’arrangements inquiétants (Liberian Boy, Top Heel) à une vibe très moderne (Shit Show) ou plus relax (Excluding Gang Violence). En tant que beatmaker Dope Knife semble s’être surtout concentré sur le travail rythmique, parfois assez pointu, souvent accompagné par des basses proches de ce que pouvait faire Cypress Hill à la grande époque, n’étant visiblement pas plus intéressé que ça par la recherche du sample ultime, et ça fonctionne parfaitement. Ajoutons à tout ceci un propos politique acerbe, développant un argumentaire à charge lourde contre l’Amérique de Trump, Dope Knife ne fait pas dans la dentelle, et nos oreilles l’en remercient !
Rabbit : D’autant plus client du bonhomme depuis le sommet Things Got Worse chroniqué ici (#76), j’attendais Dark Woke de pied ferme, surtout après la relative déception de The Dope One chez Fake Four en 2022, plombé par ses accès d’emphase et autres incursions trap un peu bateau. Heureusement ici, ces dernières se font rares (Shit Show) et contribuent d’une belle variété d’ensemble dans le sombre, ce nouvel opus très politisé passant allègrement d’un boom bap moderne (Dope Mind Virus, Brown Dress) à d’irrésistibles hymnes électro-hip-hop (People’s Party, Summer Solstice Freestyle), d’atmosphères aériennes (ex-Presidents, Endless Summer, Rent Due) ou jazzy (Liberian Boy, Excluding gang violence) en sampling anxiogène (Top Heel, Means of Production), avec pour dénominateur commun la tension organique de beats plutôt inspirés et le flow carré du rappeur/producteur flirtant au micro avec un certain grain de folie british sans jamais vraiment y céder. Pour conclure en citant le petit tube du disque : "Fuck Trump America !"
Rabbit : Une découverte pour ma part que ce rappeur philadelphien, beatmaker à ses heures pourtant croisé du côté de Brzowski, Curly Castro, Darko the Super, Zilla Rocca ou même au crédit d’un morceau du dernier Open Mike Eagle. Album cousin du précédent opus Quietism où officiaient notamment à la production The Expert, Illingsworth ou encore Steel Tipped Dove, Flyetism voit ialive se remettre aux manettes entre deux remixes signés entre autres par lui-même, Garfunkel, Height Keech ou l’excellent Esh the Monolith (des regrettés Loop Minded Individuals) via son nouveau projet Esh & The Isolations. Au programme, un indie rap aux accents électriques et psyché et aux drôles d’incursions baroques (le bandonéon doublé d’électronique de Upkeep), électro-pop (I Made Peace with the Algorithm, version Esh donc, ou The Ballad of Mint and Chip) voire plus cinématographiques (Shotei et son sample piloérectile). Le résultat s’avère varié et stimulant comme l’exercice le promettait, avec un petit quelque chose d’ECID pour cette vibe anxieuse sous l’apparente décontraction. Un peu inégal mais chouette disque.
Namor : Projet un peu hybride que ce Flyetism puisque le rappeur/beatmaker de Philadelphie y propose des nouveaux titres aussi bien que des remixes d’anciens morceaux. Un peu à l’image du style du bonhomme, l’éclectisme décomplexé est donc ici le maître mot, que ce soit dans le choix de la tracklist donc ou dans celui des arrangements. Ialive, par son flow un peu en retrait rappelle Buck 65, l’audace en moins, de même que ses beats se rapprochent d’une certaine scène indé des années 2000, on pense à du Edan ou du Mcenroe (Comeback), avec ces instrus qui donnent l’impression d’avoir été réalisés à l’arrache. Le feeling live assez fort que l’on sent ici, sans atteindre l’excellence des artistes cités ci-dessus, permet aussi à Ialive de représenter le rap indé de 2026 avec talent, malgré un manque certain de consistance sur quelques titres. L’ensemble devrait pourtant trouver un auditoire attentif auprès de ceux qui aiment le rap un peu léger et décalé qui, certes, ne révolutionne pas grand chose mais qui creuse sans trembler un sillon déjà bien balisé.
Rabbit : Quasi absent des réseaux hormis via son duo et label Us Natives en compagnie du compère John E. Cab dont le retour est également annoncé pour bientôt, Ill Clinton était revenu par surprise aux choses sérieuses l’année dernière avec l’EP Grimeball Crimelord, nouvelle collaboration avec de multiples MCs plus de 10 ans après le sommet The Illvolution (révélation à l’époque de l’excellent PremRock, du futur duo ShrapKnel). Entouré d’un line-up des plus alléchants pour tout amateur de hip-hop underground qui se respecte, où l’on retrouve en vrac Elucid, Phiik & Lungs, Hus Kingpin ou encore Chubs, le Philadelphien nous gratifie du genre d’ambiances de film noir (Trachea Cleared, Unwritten), de tension urbaine (Spilotro), de fantasmagories narcotiques (Preposterous), de westerns psyché (Gene Hackman) et autres cauchemars insidieux (Outtie 5000) ou saturés (Hardough, Cold Soul) qu’il affectionne, sans les contrebalancer d’incursions aériennes ce coup-ci mais avec une attention toute particulière portée aux textures, à la fois lo-fi et immersives comme on aime. La plus belle réalisation du bonhomme depuis sa mise en musique de l’immense V for Vigoda pour l’ogre Vas en 2017.
Namor : Le beatmaker de Philadelphie nous propose ici un album difficile à cerner. Entouré d’un casting alléchant (Elucid, Phiik & Lungs, Reef the Lost Cauze, Chubs, Hus Kingpin, Grim Moses, Words), Ill Clinton multiplie les arrangements, tantôt martiaux et inquiétants (Trachea Cleared), tantôt complètement déconstruits et pleins de samples bizarres (Preposterous). Le point commun qui permet à l’auditeur un peu décontenancé de se repérer, ce sont les rythmiques, assez énormes et prenant parfois le pas sur les samples, habillés avec talent de scratches sur quelques titres. Comme l’a dit mon compère, le travail sur les textures est ici l’une des attractions principales, le beatmaker sachant très bien manier cette impression permanente de menace larvée, et le choix des MC’s n’est sûrement pas étranger à la chose, alliant ton guerrier et audace underground. Malgré cette impression d’arrangements un peu bancals, ce projet se révèle hautement addictif au fil des écoutes, preuve de la maîtrise d’Ill Clinton et de la qualité de ce disque.
Rabbit : De par son double choix de ne pas systématiquement mettre ses albums en streaming intégral sur Bandcamp et de les proposer en CD ou téléchargement à des tarifs prohibitifs indexés sur le prix du vinyle (25 balles dans l’un ou l’autre format pour l’album qui nous occupe ici, par exemple), le productif Pruven nous laisse parfois sur le bord de la route, victime d’une ambition disproportionnée par rapport à sa faible notoriété (la belle trilogie d’EPs avec Vast Aire n’ayant pas aidé en ce sens, très peu médiatisée malgré l’aura que pouvait avoir ce dernier du temps de Cannibal Ox, dont il a désormais réinvesti l’identité en solo). Heureusement, on n’aura pas eu ce problème avec Stay Vigilant, d’ores et déjà en libre écoute et superbement produit par le méconnu Nya7seedz dans une veine syncopée assez lumineuse flirtant avec la déstructuration du glitch-hop. Tapant dans des sonorités pianistiques, cristallines ou flûtées entre autres choeurs soul féminins, les samples du beatmaker virginien complimentent parfaitement les courants de conscience spirituels du MC au flow olympien, magnifiant cette sensation de "zen" caractéristique de ses dernières sorties avec dans le même temps une belle densité de textures et des signatures rythmiques joliment singulières.
Namor : MC découvert pour ma part sur l’un des meilleurs albums de 2025, Ying & Yang : Blessings Or Razorblades, réalisé en compagnie de Ill Sugi et Und$, Pruven est un rappeur très présent dans l’underground. Sa production a toujours connu un rythme soutenu et il collabore régulièrement avec des « stars » des bas fonds (Vast Aire, Kyo Itachi, Khrome, entre autres...), mais je trouve ces derniers projets bien plus intéressants que ses premières productions. Délaissant une certaine radicalité, le MC venu de la région de Boston rend son rap plus abordable, sans renier son bagage underground. Ici soutenu par le beatmaker Nya7Seedz, on sent la volonté du duo de pousser leur art un cran au-dessus, notamment en proposant un son propice à la méditation (on a parfois l’impression d’entendre un ATMA qui n’aurait pas encore trop tutoyé les sphères les plus élevées de l’atmosphère) fait de samples éthérés et de rythmiques amples. Ce projet ne parlera pas à tout le monde ça c’est sûr mais mérite d’être découvert, les amateurs de sons travaillés et « contemplatifs » devraient y trouver leur compte tout de même.
Namor : Tout droit venu de Sheffield, ce trio (Sniff et Caneva au micro et Hush One à la prod.) est hébergé pour cet album sur le toujours pertinent label Blah Records. Fier représentant de ce rap anglais aux ambiances embrumées, la structure se devait d’abriter ce projet assez dense tant le cahier des charges des productions maison est ici respecté (jusqu’aux featurings en majorité issus du sérail : Black Josh, Figment et l’inévitable Lee Scott). Basses vaporeuses, flows traînants et rythmiques sèches parsemées de samples discrets et de quelques claviers lointains, voilà la recette appliquée avec rigueur. Pourtant on sent la volonté ici de dépasser un brin la formule consacrée, Hush One proposant des beats un peu plus incisifs pour des MC’s à la diction plus affirmée (la présence de Crimeapple sur un titre semble le confirmer), caractéristique probablement héritée au cours des nombreuses années passées à écumer la scène HH UK (Sniff par exemple rappe et produit depuis la fin des années 2000, au moins). Il n’y a rien à jeter dans cet album et c’est encore un carton plein pour Blah Records qui décidément ne se trompe que rarement, bravo à eux !
Rabbit : Le plus bel album de cette sélection, on le doit donc au très qualitatif label Blah Records de Lee Scott et pour cause, le rappeur Sniff n’est autre que l’un des membres les plus discrets de son génial crew Cult Of The Damned, l’un des seuls aussi à avoir rejoint l’aventure des ex Children Of The Damned après leur changement de nom. Ici coproducteur en compagnie de Hush One, illustre inconnu me concernant, il se partage également le micro avec un autre inconnu, Caneva, les deux MCs aux flows contrastés survolant ces instrus épurés aux basses profondes, des morceaux d’une manière générale plutôt sombres et insidieux voire parfois un brin anxiogènes, mais tempérés par cette décontraction typiquement british de fumeurs de weed guettés par la paranoïa bien qu’encore sur leur petit nuage épais. En renfort comme le disait Namor, Lee Scott lui-même bien sûr accompagné de Figment sur l’inquiétant et cristallin Awkward, Crimeapple le temps d’un Soviet minimaliste et nettement plus planant, mais aussi le Mancunien Black Josh compère des Cult of the Damned sur le très cinématographique Where qui déroule son atmosphère de néo-noir avec une lenteur consommée, ou encore TK One sur un Gallery là encore marqué d’une pure vibe d’outre-Manche, quelque part entre trip-hop, psychédélisme et soundtrack 60s façon John Barry. Fameux !
Namor : Collectif de beatmakers disséminés dans toute la France, les Spice Programmers inondent régulièrement les réseaux de leurs productions maison. Plutôt friands de projets instrumentaux, ils nous livrent parfois des albums où les MC’s ont la parole (Sleep Sinatra ou SmooVth pour les plus connus mais aussi les très bons UllNevaNo et Unruly, habitués des projets de l’équipe). Ici les beats concoctés par ICBM, Ylu, Gari Pi, Shitao, Lo_Eye, La Cantina, Gio ou DJ Jersey offrent un bel écrin aux rappeurs, variant les ambiances pour un ensemble tout à fait cohérent où chaque beatmaker rivalise d’ingéniosité pour proposer le son le plus mémorable. Ainsi Ylu s’attelle à des titres inspirés de Dilla, Gari Pi sample des OST 60’s/70’s à foison pour un résultat un brin psychédélique tandis que ICBM se laisse aller à des rythmiques plus classiques et mélancoliques. Les autres prodos, présents pour un seul titre, oscillent entre beat griseldesque (le très bon 6 Million et son changement de rythme en milieu de titre) et ambiance plus relax rappelant Curren$y (Vámonos). Après le très bon MC’s from Venus, album qui mettait à l’honneur les femmes au micro, ce Lost Tickets montre une nouvelle fois la capacité du collectif épicé à construire des beats solides et variés n’ayant rien à envier aux pontes du genre. Bien joué les gars !
Rabbit : Que dire qui n’ait pas déjà été dit et bien dit par mon compère, sinon qu’après mon coup de coeur tout particulier pour le plus que fameux Transatlantic Shit 2 en 2024, c’est en solo que nos épiciers préférés m’avaient fait la plus forte impression l’an passé, à commencer par ICBM, tendance immédiatement inversée par ces Lost Tickets bien inspirés et pas avares en pépites - de l’éthéré Vámonos au lyrique deeper meanings en passant par le gothique 6 Million changeant de tempo et de direction en plein track, le virevoltant Fractured Algorythm où rappe The Moliqule dans une veine à la ECID, ou encore l’efficace et psyché Architecture avec Sleep Sinatra au mic. Et quel plaisir de retrouver notre Sameer Ahmad national au côté de Blu sur le féérique The Big Picture, incarnation transatlantique ultime avec son rap en deux langues, entre autres chouchous de nos colonnes tels que Milc et SmooVth (sans parler de Shitao, désormais membre à part entière du crew de producteurs et déjà auteur cette année du superbe Character 0, Weapon 1 dont on reparlera). Comme dirait le sénateur Clay Davis : "Shiiiiiiiiiit !"