À côté de lui, Daniel Johnston passerait pour un vendu. Connu pour sa conception radicale de l’éthique artistique et son intégrité à toute épreuve, Alex Thagis, en groupe ou en solo, se distingue par ses productions incandescentes où l’expérimentation se mêle fréquemment à la furia bruitiste des guitares électriques. Homme à la parole rare, il se livre ici avec le franc-parler qu’on lui connaît, faisant résonner une pensée singulière dans un milieu où les egos boursouflés abondent.

Pour Indie Rock Mag, Alex Thagis a accepté de nous donner quelques clés pour mieux comprendre son dernier album, l’excellent Turne 66. L’occasion pour nous d’aborder, entre autres sujets, sa passion pour les samples, le concept d’artiste engagé et... la taille des pierres au Néolithique.


Indie Rock Mag : Salut Alex. Le titre de ton dernier album, Turne 66, est assez cryptique. Il semble y avoir tellement d’interprétations possibles... Tu peux nous l’expliquer ou ça romprait le charme ?

Alex Thagis : Cet album s’inspire, assez librement, de la personnalité, de l’œuvre et du parcours d’Albertine Sarrazin, notamment la genèse de ses écrits qui sont nés en milieu carcéral. Le terme "turne" c’est de l’argot. C’était un petit nom affectueux qu’Albertine Sarrazin pouvait utiliser pour désigner sa cellule, ce terme désignant à la base une pièce ou une maison insalubre, sale et humide. Et peu avant de finaliser l’album, j’ai assisté à une pièce de théâtre autour d’une œuvre d’Albertine, assez rock’n’roll dans l’esprit et le son... donc la route 66, qui faisait encore rêver à l’époque, s’est transformée en Turne 66. Voilà, j’ai rompu le charme...

Musicalement, Turne 66 me fait beaucoup penser à la vague no wave (le Sonic Youth des débuts, les Swans...) avec quelque chose de très frais. J’imagine que c’est une influence majeure chez toi....

Flatté de cette comparaison ! Et bien sûr que ces groupes font partie de mes influences, surtout Sonic Youth qui a eu beaucoup plus d’impact sur moi.
Ce groupe m’a tourné autour un certain temps, et puis on me prête un maxi-single de Dirty Boots avec des titres live, le choc ! J’achète rapidement Confusion et Bad Moon [Confusion is Sex et Bad Moon Rising, NDLR], et là je succombe, comme si j’avais enfin retrouvé des amis qui comprenaient comment faire sonner une guitare ! J’aime beaucoup toute leur disco mais ces débuts jusqu’à Evol sont magiques... Mais je dois avouer ne pas les écouter beaucoup ces derniers temps, même si je réécoute pas mal ce style en ce moment, Psychotic Monks, Dééfait, Zëro, Bruit... tout ça tout ça... Et ça reste dans un esprit no wave new-yorkais de la fin des seventies , libre, frontal, répétitif, expérimental...


Tu t’ouvres aussi aux musiques originaires d’Inde (10 mètres) ou du Maghreb (Espérer). C’est assez nouveau chez toi, non ?

Non c’est là depuis longtemps chez moi, depuis "Gadjo Dilo" je crois bien. Avec mon premier groupe au lycée on écoutait beaucoup des trucs comme L’Attirail, Les Pires, Loreena McKennit, Ekova, Asian Dub Foundation... Ça devenait même un peu trop envahissant dans ma manière de faire de la musique, j’ai freiné un peu à un moment, mais le naturel revient parfois. Chez les Thagis [son précédent projet, NDLR] il y avait cette petite touche qui ressortait parfois mais que dans la gratte, pas dans les samples.

Sanctuaire à répit, ton précédent album solo, était une œuvre radicale, jusqu’au-boutiste, Turne 66 est plus accessible. Comment s’est imposé ce parti pris ?

Pas vraiment de parti pris... Sanctuaire à Répit est une compile de sons bricolés sur plusieurs années, au début des années 2000, avec un 4-pistes, un sampler et une guitare. J’avais retrouvé toutes ces cassettes et mini-discs et voulait leur offrir une petite visibilité, un répit, avant de sombrer dans l’oubli. J’ai fait le tri et assemblé le tout. Ces morceaux correspondent à une période particulière et ont chacun leur petite histoire. Turne 66 a été conçu durant l’automne 2025, avec un fil conducteur concret. Ces deux projets n’ont rien à voir à part moi ! Et plus de vingt ans les séparent dans leur conception. Même si ma manière de jouer n’a pas beaucoup évolué depuis, ma vision et ma manière de faire ont beaucoup changé.

Tu utilises presque toujours des samples de voix dans tes morceaux et j’aimerais que tu nous éclaires sur leur origine et leur fonction. Sont-ils extraits de films ou d’archives qui te tiennent à cœur ou les choisis-tu simplement parce qu’ils servent le propos de ton morceau ?

C’est limite obsessionnel chez moi ! Petit j’avais un magnétophone cassette et j’enregistrais des dialogues de film sur la TV. Et dans le premier vrai morceau que j’ai enregistré, il y avait un sample du film "Luna Park" je crois bien... Et plus tard La Maman et la Putain de Diabologum ou encore les albums de Rien ou de Microfilm m’ont encore plus invité à suivre cette voie. Je choisis les samples au gré des découvertes, ça peut être le rythme d’une phrase, sa tonalité, la voix, et bien sûr le fond qui peut faire passer un message. Pour Turne 66 j’avais un fil conducteur avec ce contexte carcéral des jeunes délinquants des années 50. Donc il y a pas mal d’archives, la voix d’Albertine Sarrazin bien sûr (interviewée ici par Elkabbach) et quelques lectures de ses écrits. J’ai construit la musique autour. Parfois je fais l’inverse mais là non. Mais dans tous les cas j’aime quand le sample est au centre et pas juste une ornementation.


Ta musique est plutôt sombre, elle ne refuse pas la dissonance ni les embardées industrielles. Pourtant, certaines ne sont pas dénuées d’humour, notamment grâce aux choix des samples. Je pense à des morceaux comme 2 ou 7 sur Sanctuaire à répit ou encore Nephy sur Obsession des Thagis Reasons...

J’aimerais vraiment beaucoup savoir écrire de jolies petites chansons pop ! Pas forcément niaises, mais lumineuses, précises... Mais je ne sais pas faire... Je n’y peux rien... Faut toujours que j’assombrisse le truc, que j’embrume le paysage. Un jour peut-être ! Quant à l’humour... Quand je l’utilise c’est souvent sarcastique ou par dépit. Avec les Thagis il y avait cette émulation de groupe, une ambiance.. la musique était très brute et abrasive, l’humour était donc très présent entre nous, comme un sas de décompression et parfois ça débordait un peu sur la musique. Quand tu es seul c’est moins évident. En tout cas chez moi.

En revanche, ces traces d’humour sont absentes de ton dernier album. C’est l’air du temps qui veut ça ou est-ce que j’ai raté quelque chose ?

Le sujet de Turne 66 ne s’y prêtait pas trop... des ados en centre de redressement, en école de préservation dans les années 50 pour vagabondage, vol, prostitution, infanticide, meurtre... Même s’il y avait indéniablement un aspect solaire et joyeux chez Albertine Sarrazin, le contexte était plutôt sombre. Mais pour aller plus loin dans ta question, le contexte actuel ne se prête bien évidemment pas non plus à une ambiance festive et insouciante. Les tonnes d’ordures soi-disant informatives déversées sur nos écrans, sur nos ondes polluent tout, et surtout les esprits. Donc forcément l’air du temps est plutôt sombre, avec un tempo lourd et écrasant.

Je ne sais pas si tu vas accepter l’étiquette mais je te rangerais volontiers dans la catégorie "artiste engagé". Il y a une sécheresse dans ton style et un choix dans tes samples (je pense à Redressons, à 1 et 5 sur ton précédent album solo mais aussi à Obsession sur l’album de Thagis Reasons du même nom) qui relèvent clairement d’une veine sociale. Comment accueilles-tu cette remarque ?

"Chanteur engagé c’est de la merde !" comme dirait Bruit Noir ! Créer c’est forcément s’engager. Ce que tu fais, la manière dont tu le fais, ce que tu veux en faire, tout cela répond déjà à un engagement, à un parti pris, à des valeurs. Et si on censure, on exile, on emprisonne, on assassine des artistes c’est qu’ils ont un poids, bien plus lourd que ce que l’on essaie de nous faire croire aujourd’hui. Donc quand le monde devient de plus en plus débile, il serait dangereux de ne pas réagir. Attention je ne te parle pas d’en faire un fond de commerce, c’est ridicule et contre-productif. Et puis faut un minimum de crédibilité... Le cadre sup qui s’éclate le week-end avec son groupe de fusion pendant que la femme de ménage bosse chez lui ? Bah non... Pas besoin de pogoter sur du RATM pour me donner une bonne conscience teintée de rébellion, ou pour me faire croire que je suis encore jeune ! Un artiste dit "engagé", pour moi, doit pouvoir me parler de ses colères, de ses hontes, de ses joies, de l’amour pour ses gosses... le dernier Michel Cloup, et sa carrière en général, en est pour moi le parfait exemple. Respect total. Alors pour répondre à ta question, oui la dimension sociale est importante dans ce que je souhaite créer, mais pas en faisant la morale, plutôt en faisant réfléchir. Dans Turne 66, la question était de savoir quelle place pour une Albertine Sarrazin de nos jours. Je suis certain que dans les locaux de l’Aide Sociale à l’Enfance il y a des dizaines d’Albertine en devenir, qui s’ignorent certainement. Peut-on aujourd’hui, dans nos sociétés actuelles, être en mesure de repérer et d’accompagner un tel talent à l’état brut ? Et bien sûr sans le pervertir, le lisser et l’oublier dans une boîte. Et ce que ça dit de la place de la culture, et de la place de l’Autre dans nos sociétés hyper individualistes et portées davantage sur le profit que sur l’épanouissement.


Pour creuser un peu la sécheresse de ton style et surtout ce côté live, sans artifice, de ton jeu, j’aimerais évoquer un débat que nous avions eu à propos d’un plugin de batterie particulièrement réaliste. Tu t’insurgeais justement contre ce réalisme qui confinait selon toi - et si je me souviens bien - à une certaine forme de tromperie. As-tu toujours ce besoin de radicalité dans ta musique ?

(silence) Je suis parfois très... con dans mes prises de position. Mais je n’hésite pas à revenir dessus s’il le faut. Il n’y a pas "tromperie" dans l’utilisation de telles ou telles techniques... liberté totale ! Tout est possible ! Par contre il peut y avoir tromperie dans la démarche, voire une absence totale de démarche. J’utilise tel plugin parce que je l’ai... On revient à l’engagement dans la création, ce qu’on veut faire passer. Pour ma part ne pas mastériser, jouer sur des amplis à piles, des grattes toutes nazes, mixer des sons captés au caméscope, piller du son, donner du sens à la création, c’est tout un engagement, une démarche. C’est peut-être radical, mais j’ai besoin de cette démarche.

Tu sors tous tes albums chez Cœur Sur Toi, tu participes à leurs compilations sur l’une desquelles tu as d’ailleurs mis en musique un poème du patron, Laurent Santi. Quelle relation as-tu avec Laurent et son label ?

Cœur Sur Toi est le meilleur label du monde ! Laurent Santi avait contacté les Thagis Reasons pour mettre un de nos titres sur une compile. Il nous a expliqué comment fonctionnait son label, et ça m’a plu. Je lui ai expliqué comment je fonctionnais et apparemment ça lui a plu ! Je n’avais jamais songé publier quoi que ce soit avant, ça n’a jamais été mon objectif en musique. Donc pour l’occasion on a enregistré une répète et on l’a envoyée telle quelle (hormis des petites découpes pour que ça passe sur les 2x30 min du format cassette), Laurent a aimé et a donc sorti cette CST Session. Quand les Thagis se sont arrêtés, il a accepté de sortir nos reliquats, il a ensuite édité ma compile Sanctuaire à répit, accompagnée d’un recueil de dessins de ma fille Garance... Si je sors de la musique aujourd’hui c’est grâce, ou à cause, de Laurent Santi ! Bref ce garçon est ouvert à beaucoup de propositions (musicale pour ma part, pour le reste faut voir...), et dans sa démarche il est profondément engagé. Pour toutes ces raisons et d’autres encore, je reste et resterai fidèle à Coeur Sur Toi ! Du moins le temps que Laurent peut me supporter... Et puis c’est un putain de label qui sort vraiment de jolies choses, fier d’en faire partie, et en cassette, mon support physique préféré !

J’aimerais qu’on aborde maintenant un aspect très intéressant de ton parcours. Tu as une formation d’historien spécialisé dans la préhistoire. Comment celle-ci influe-t-elle sur ton rapport à la musique ?

Peut-être que ça rend un peu plus humble... ça aide à prendre un peu plus de recul. On est tellement insignifiant à l’échelle de l’évolution et pourtant on a l’impression que nos actes ont une portée incroyable. Que retiendrons-nous de la musique de la fin du XXe d’ici quelques centaines d’années ? Elvis ? Les Stones ? Michael Jackson ? Rien ? Un trésor artistique ou un bien de consommation comme un autre ? Tout cela n’est pas si important finalement. The joke ! Ce qui reste c’est l’image que ça laissera sur les générations futures.


Tu as longtemps travaillé au parc de Samara et je crois savoir que tu t’épanouissais particulièrement en tant que forgeron. C’est intéressant parce que j’ai toujours trouvé qu’il y avait un parallèle à faire entre ta manière de composer et le travail des métaux...

J’étais surtout guide ou animateur ou médiateur... Bref je transmettais. Avec beaucoup d’activités artisanales. La recherche du geste. Donc ouais le travail du métal... c’est beaucoup de préparation, d’énergie déployée, et surtout un timing bien précis à respecter. Je n’y avais jamais pensé avant en fait... mais je me sens peut-être plus proche du travail de la pierre, moins de moyens mis en place, un timing plus souple, un rapport à la matière brute, et on ne modèle pas, on enlève de la matière.

Tu as arrêté la musique pendant plusieurs années. Je sais qu’à cette période tu t’interrogeais sur la fonction de celle-ci. Où en es-tu de ta réflexion ?

C’est surtout ce qu’on en fait, de la musique, qui me pose question... Aujourd’hui j’ai un peu plus conscience de ce que ça m’apporte de jouer, ça répond vraiment à un besoin à un moment donné. Et si le besoin ne se fait pas ressentir, bah j’insiste pas. Ce n’est pas dans mon ADN comme chez certains. Par contre la musicalité des choses est présente en permanence.

Pour finir, peux-tu nous dire ce sur quoi tu travailles actuellement ?

Je travaille surtout à calmer mon cerveau avant qu’il n’explose ! Comme la musique est assez efficace, il y a très certainement des choses qui vont sortir. Et puis c’est pas le moment de fermer sa gueule ! Il y a des choses essentielles à préserver, à protéger. Si on se réveille, si tout le monde s’y met, et on sent que ça frétille sous le vernis, et bien la musique et l’art en général pourraient bien redevenir dangereux.

Merci pour ton temps.

Merci de ton intérêt.

(Propos recueillis par Ben)

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