1. Too Much Parts
2. Twin Pics
3. Oh ! Lucky
4. Lonely Child
5. All Legions
6. Petrified
7. Otherwise

Sortie le dimanche 15 février 2026

Rien à faire, il est toujours aussi grisant de Drive With A Dead Girl.

Le flux stressé déborde de partout dans ce quotidien de plus en plus étrange et véloce où même les valeurs les plus élémentaires se renversent ; ou s’effacent. Heureusement qu’il reste quelques bornes bien ancrées qui, elles, resteront toujours les mêmes et qu’on n’oubliera pas. Drive With A Dead Girl en fait partie. Toujours là. Toujours identique même quand sa musique n’arrête pas de muter. Égrainant les albums selon un rythme pas trop métronomique mais très sûr. Et chaque fois qu’une occurrence s’ajoute aux précédentes, on n’est jamais déçu. On n’en parle pas toujours, c’est vrai (la dernière fois, c’était en 2017 pour Reign Falls) mais vraiment, on n’est jamais déçu.
Oh ! Lucky est quelque chose comme leur onzième album et bien qu’il conserve les traits principaux - une voix cristalline, des arrangements infiniment élégants, des morceaux au clair-obscur magnétique - il mute. Ici, on lève le pied, on ralentit, de plus en plus, presque on s’évapore mais on n’y arrive jamais complètement. Il reste toujours un parterre qui résiste, qui ne se détricote pas ni se délave. C’est très éthéré mais les motifs restent vifs et racés. Ça se situe au niveau des mélodies qui touchent juste en permanence et qui n’appartiennent qu’à eux, à l’atmosphère elle aussi très personnelle. Les morceaux de Drive With A Dead Girl ont une patte. Quand on en écoute un, impossible de confondre : on sait immédiatement qu’il vient d’eux. On le rapprochera certes de quelques autres disques - sur celui-ci, ce sont les méandres vaporeux des early Cocteau Twins et la lenteur volontaire de Codeine que mon cerveau est allé déterrer - mais il n’y aura jamais exacte superposition. Rien à faire, Drive With A Dead Girl ne ressemble qu’à lui-même comme le groupe l’a toujours fait depuis le tout début.
Pour Oh ! Lucky, je me suis très vite retrouvé coincé dans la pochette. Granuleuse, grise, floue. Impossible de déterminer la forme bien qu’on ne voie qu’elle. Un arbre ? Un manège de fête foraine ? Une vis ? Aucune idée mais c’est elle qui attire l’œil comme chaque morceau - granuleux, gris, flou - attire l’ouïe. Même lorsqu’il multiplie les minutes et atteint presque les dix sur le métamorphe All Legions par exemple : c’est tout à la fois ténu et changeant, monochrome et contrasté et l’intérêt ne s’émousse pas. Les frappes plus appuyées au mitan, les cris lointains sur la fin, les motifs mouvants tout du long fabriquent du relief et l’horizon, plat au tout début, devient accidenté. Tout le disque fonctionne ainsi : la ligne droite se montre brisée mais sans angles et pourtant, c’est très écorché. Un vrai tour de force.



Comme à l’habitude, ça shoegaze aux entournures mais ça cold wave pas mal aussi et ça noise, c’est dans ce triangle froid dont les contours sont repassés au gros feutre noir que se déploient les morceaux. Eux n’ont pas des contours si évidents. Ils donnent parfois l’impression d’apparaître par contraste. On ne les voit jamais vraiment venir et c’est quand ils frappent comme une évidence qu’on se rend compte qu’ils viennent de l’éther et qu’on ne les avait pas vu venir. Le début ne ressemble jamais à la fin et entre ces deux bornes, il se passe pas mal de choses alors que paresseusement, le cerveau fait croire qu’il ne s’y passe rien.
Pourtant, rien de très original - le triangle susmentionné, on le connait très bien - mais quelque chose se passe. Quelque chose de très personnel. Qui agrippe fortement. Une alchimie sans doute et bien qu’il y ait eu en onze albums quelques changements de line-up, Drive With A Dead Girl se connait par cœur. La voix, très vivante, d’Alexia V. (qui tient aussi la basse) donne souvent l’impression de ne pouvoir s’épanouir que dans l’empan des trois autres, les guitares (entre autres) de Jean D. et Matthieu L., la batterie de Sophie, comme eux se chevillent à elle. C’est très resserré alors que leur musique n’a jamais paru si aérée. Mais c’est bien ça qui explique comment le groupe peut aller jusqu’aux limites sans jamais se diluer ou s’évaporer.
Un morceau comme Too Much Parts, celui qui ouvre le disque, donne de prime abord l’impression de n’être rien : quelques notes répétées, un tapotement souffreteux, la voix volontaire, des zébrures grinçantes dans l’arrière-plan. Et, doucement, ça se met en place. La mélodie percute les synapses d’un coup et l’ensemble s’égaie comme une nuée de papillons noirs dans la carcasse. De presque rien, le morceau devient tout et nous habite. Un drôle de truc qui se répète absolument tout le temps, sur absolument tout le reste. Inutile de les détailler tous puisque tous méritent qu’on s’y arrête mais disons que ma peau s’est retrouvée plus d’une fois parcourue d’une drôle de tension sans que je m’y attende forcément (pourtant, ce n’est pas le premier disque du groupe que j’écoute, je savais à quoi m’attendre) : les percussions discrètes mais déterminantes du très beau Lonely Child, Twin Pics qui renvoie au nom du groupe, la grande élégance triste de l’éponyme ou l’emballement au ralenti de l’habité Petrified - entre autres, hein ! - procurent un effet bœuf.

L’air de rien, les Lillois façonnent une discographie maousse où il n’y a rien à jeter et ce n’est pas Oh ! Lucky qui viendra infléchir la course.
Sans doute parce qu’avec Drive With A Dead Girl, chaque disque est toujours le meilleur.
Pour l’heure, jetez-vous sur celui-ci, procurez-vous l’un des 60 exemplaires en CD pour pouvoir vous perdre dans la pochette à l’écoute de ces sept envoûtements qui forcent la bouche à articuler pour soi-même un « Oh ! Lucky » qui remonte du plus profond.

Grand !


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