Sortie le dimanche 22 mars 2026

1. Fundamentum in Nubibus Act 1
2. Homines in Caveis Act 1
3. Verticalis
4. Arbores in concreto crescunt
5. In Urbana Civitate Act 1
6. Concretum Corpus
7. Quadrata Dodus Act 1
8. Architectura Act 1
9. Domus magna viris Parvis
10. Homines in Caveis Act 2
11. In Urbana Civitate Act 2
12. Quadrata Dodus Act 2
13. Fundamentum in Nubibus Act 2
14. Architectura Act 2

En des temps qui se perdent dans les méandres de l’Antiquité, une villa de maître est édifiée, probablement à Cusset. 2500 ans plus tard, la Villa Urbana devenue depuis Villeurbanne est au cœur d’un projet porté par l’un de ses plus illustres représentants. Et on ne parle pas ici de Laure Manaudou ou de Tony Parker. Mais bien de Grosso Gadgetto.

Pour ce faire, l’enfant prodige de Villeurbanne a sorti l’artillerie lourde : quatorze morceaux pour presque deux heures de musique. Et l’excellent label Mahorka qui publie Progressus a, lui, mis les moyens. En d’autres termes, Ivo Petrov a sorti le chéquier pour financer une superbe édition double CD. Le projet pharaonique valait bien cela. Éventons tout suspense : le résultat est à la hauteur des attentes qu’il suscite. Progressus se présente comme un bloc compact d’une grande cohérence stylistique et qualitative, reflet de l’architecture brutaliste de la ville. Comme les différentes strates et influences culturelles qui composent une cité au fil des siècles, Progressus semble agglomérer tous les courants musicaux qui ont influencé son maître d’œuvre. Christian Gonzalez explore chaque nuance de sa propre musique pour livrer un résultat à l’homogénéité éclectique, qu’il s’aventure dans les tonalités mélancoliques (Domus magna viris Parvis) ou élégiaques (Architectura Act 2 et sa promesse - faussée ? - d’un avenir radieux).

Surtout, les morceaux sont travaillés avec un luxe de détails, peaufinés tout en gardant une certaine spontanéité. Sur Homines in Caveis Act 1, de longs accords dronesques rencontrent des riffs morriconiens et s’enrichissent d’un piano à la Tubular Bells pour composer un paysage sonore hanté, entre western urbain et atmosphère spectrale tendance "Les Revenants". Une sorte de didgeridoo cyberpunk ouvre Verticalis avant que des arpèges de guitare que n’auraient pas reniés Lee Ranaldo et Thurston Moore et nappes de synthétiseurs menaçantes viennent le rejoindre. Plus loin, des violons mélancoliques apportent à la composition une touche nostalgique. Homines in Caveis Act 2 convoque les grondements numériques qui sont la marque de Grosso Gadgetto tandis que des percussions viennent enrichir avec goût le dernier tiers du morceau. Sur Quadrata Dodus Act 1 et Arbores in concreto crescunt, Christian Gonzalez transforme en partitions les plans de Le Corbusier ou Niemeyer, élevant des arches synthétiques, édifiant des terrasses électroniques pour mieux transcrire le projet utopique de cette cité qui aurait dû être radieuse. Concretum Corpus, lui, rappelle que Grosso Gadgetto sait mieux que quiconque rendre l’abstraction passionnante en accumulant des nappes aux textures granuleuses comme le béton dont sont faits immeubles et allées. 

Il suinte de cet album une sourde mélancolie. En une vingtaine d’années, Villeurbanne est passée de 120 000 à 170 000 habitants. Urbanisation forcée, raréfaction des espaces verts : Christian Gonzalez dénonce ici les ravages de l’artificialisation à outrance. Cette mélancolie, c’est aussi celle des habitants de la France des périphéries. Les réveils au petit matin, lorsque l’obscurité recouvre encore les rues ; les trajets en bus pour rejoindre le cœur de la métropole ; les retours tardifs et les marches solitaires au milieu des tours de béton ; les promesses d’une vie meilleure ou les espoirs déçus ; c’est également de tout cela dont parle Progressus. Quatorze titres qui mettent en son l’âpre poésie du quotidien. En cela, Progressus est une grande œuvre populaire, monumentale et triste, pendant musical du Versailles du peuple de Ricardo Bofill. C’est surtout une réussite totale : rarement un album dédié à une ville se sera montré si émouvant.



( Ben )

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