Après janvier/février et mars/avril, la suite de mes coups de coeur de cette première moitié d’année bénéficiera d’un peu moins de recul mais cette sélection fut la plus rude des trois, et pas seulement parce que certaines sorties des 4 mois précédents avaient déjà été chroniquées dans nos pages. Car il faut bien avouer que la fin du printemps a été particulièrement bien achalandée en albums de qualité, l’accent ayant de fait été mis sur la diversité au risque de laisser de côté quelques belles claques dont on reparlera probablement dans les mois à venir, de Seefeel à Hammock en passant par Ed O’Brien, BIG|BRAVE, The Difference Machine ou Parallel Thought.

Aho Ssan - The Sun Turned Black (22/05/2026 - Subtext/Multiverse Ltd/Ici D’Ailleurs)
À peine remis du fabuleux Ego Death avec la Polonaise Resina et voilà que Niamké Désiré, désormais défendu entre autres par le label Ici D’Ailleurs, remet déjà le couvert en solo, donnant suite à son non moins fabuleux Rhizomes de 2023. Aucune collaboration cette fois à part une certaine ASIA au violon névrotique sur The Children of Noise, et la patte du Parisien n’a pas fondamentalement changé, faisant une nouvelle fois la part belle aux crescendos saturés et pulsatiles des synthés tout en s’éloignant encore des vestiges de beatmaking qui faisaient toute la singularité de Rhizomes. Toutefois, c’est par sa dimension élégiaque que frappe en premier lieu le superbe The Sun Turned Black, une insondable mélancolie qui sous-tend les flots de distorsion et d’échardes numériques, plus posés qu’à l’accoutumés mais plus dystopiques aussi : comme résignés, par-delà leurs sursauts noisy, face à la tragique évolution du monde que l’on sait. Un troisième chef-d’oeuvre d’affilée, qui rapproche plus que jamais le musicien d’un Ben Chatwin/Talvihorros ou d’un Terminal Sound System pour cette ampleur grondante de fin des temps aux textures instables voire presque déliquescentes.
Cloudwarmer - I Know the World Reasonably Well and Am Right About Everything (15/05/2026 - blocSonic)
Si le gros de la blogosphère semble encore être aveugle et sourd au fabuleux parcours de l’ex The Fucked Up Beat, chaque nouveau Cloudwarmer (et plus largement chaque nouvelle sortie du New-Yorkais Eddie Palmer) est un petit évènement au moins pour nous, à IRM. Et pour cause, jamais décevant, le multi-instrumentiste adepte d’un trip-hop uchronique à la fois mélodique et aventureux aux samples évocateurs ne déçoit jamais, pas plus dans les noms pleins d’humour noir et d’ironie désespérée de ses instrus tirant sur l’abstract qui charrient à eux seuls tout un imaginaire dysfonctionnel et morbide de dimension (à peine) alternative (citons ici Being Hunted At Work For Sport, You Have My Consent To Compassionately Euthanize Me, The Future You Planned For Is No Longer An Option, I Am Piloting An Oil Tanker Through The Strait Of Hormuz, ou Can Be Quite Charming If You Let Me Out Of The Guillotine), que pour la musique en elle-même. On vantera donc une fois de plus la luxuriante virtuosité de son beatmaking à tiroirs façon Ninja Tune de la grande époque (Funki Porcini plutôt que Bonobo, disons) dont le groove le dispute aux atmosphères immersives, mentions toutes particulières cette fois aux hantés Pop Art Psychedelia Constructivism Sci Fi Contextual Collapse In Our Haunted Little Town et Midwestern Gothic Drift télescopant beats hachés, vestiges jazzy et sonorités rétro, au fiévreux Everything Happened To Me Forever, au dysrythmique Everyone Who Doesn’t Know You Will Love You ou encore au plus ambient Always Consumed By A Need To Prove Its Own Complexity, autant de morceaux qui témoignent à nouveau de la richesse et de la générosité de son univers.
Beth Orton - The Ground Above (26/06/2026 - Partisan Records)
Déjà en 2022, le superbe Weather Alive (cf. #25 là) nous voyait avancer une comparaison que l’on ne se permettrait pas de faire à la légère : avec rien de moins que le Talk Talk des deux derniers albums, pour cette envergure atmosphérique bercée au jazz et guettée par l’effacement. On y trouvait déjà plus ou moins la même bande - le multi-instrumentiste Shahzad Ismaily, le pianiste Sam Beste, le bassiste Tom Herbert, les batteurs Tom Skinner et Chris Vatalaro (rejoints ici par un certain Vishal Nayak croisé chez Marc Ribot ou El Michels Affair) - et des guests aussi prestigieux que discrets qui eux ont changé, Alabaster DePlume, Dustin O’Halloran ou Ali Friend (Red Snapper) laissant leur place cette fois à Adrian Utley de Portishead et Leo Abrahams aux guitares électriques ou encore à Sam Amidon au violon Et déjà Beth Orton, au chant, piano, claviers et percussions éparses, en assurait seule la production comme ici, la Britannique passant alors un palier dans son art de l’épure foisonnante et de l’intensité délicate qu’elle mène quatre ans plus tard sur The Ground Above dans des retranchements encore plus évanescents et même risqués, entre voix brisée et crescendos de tension feutrée (The Ground Above), majesté silencieuse flirtant avec le modern classical (Before I Knew) ou même l’ambient stellaire (Celestial Light), et romantisme soul-pop cuivré d’une évidence mélodique désarmante (cf. le réconfortant Waiting, ou surtout Cigarette Curls qui évoque tout comme Love You Right le grand Paul Buchanan et son regretté alias The Blue Nile). Et s’il se termine sur une touche plus familière avec cet Otherside à la croisée de la britpop et du trip-hop dans une veine qui rappelle à notre bon souvenir la merveille oubliée de Catatonia, Paper Scissors Stone, ce neuvième opus de celle qui fut dans une autre vie vocaliste pour Air ou les Chemical Brothers ne s’en avère pas moins fascinant par sa soif de liberté et impressionnant de maîtrise, tutoyant les sommets d’une autre Beth, Gibbons bien sûr, sans avoir eu comme cette dernière à s’adjoindre les services d’un ex Talk Talk, justement, pour accoucher d’un chef-d’oeuvre du même acabit.
Sam Krats - Culture (5/06/2026 - Revorg Records)
Seulement auteur jusqu’ici d’une poignée de singles dont une demi-douzaine (le plus ancien du lot datant de 2018) sont inclus sur ce Culture, bénéficiant parfois de versions alternatives, rien n’aurait pu laisser imaginer la sortie soudaine d’un projet de cette envergure de la part de Samuel Freeman aka Sam Krats, beatmaker bristolien qui lâche ainsi d’un coup pas moins d’une dizaine d’inédits sans compter les intro/conclusion et autres interludes. Petit maître d’un boom bap plutôt midtempo voire uptempo aux samples clairs-obscurs et aux cuts bien sentis (le bonhomme se partageant les scratches avec DJ Rogue et Jazz T, notamment), le Britannique trace un pont entre le hip-hop ricain des 90s et la scène UK actuelle (plus particulièrement celle qui gravite autour du label High Focus) avec des rappeurs d’outre-Manche qu’on adore comme Ramson Badbonez, King Kashmere (cf. le génial Outer Space au jazz insidieux, ou le solide posse cut Posse Getting Bigger), Verbz, Oliver Sudden... mais aussi d’outre-Atlantique donc, via les présences remarquées de Jeru the Damaja sur le massif 360, de Guilty Simpson sur l’épique It’s Going Down, du vieux briscard Ed O.G ou encore d’El Da Sensei un peu partout (y compris via son duo Artifacts). Un album dense et généreux, ébouriffant de maestria et sans chichi pour autant, qui va droit à l’essentiel mais non sans ambition en termes d’atmosphère et de construction, en deux mots un indispensable dans l’underground rap de 2026.
Deaf Center - Through Time (1/05/2026 - Sonic Pieces)
Avec Through Time et toujours sur leur label de coeur Sonic Pieces, les Norvégiens Otto A. Totland (Nest) et Erik K. Skodvin (Svarte Greiner) donnent suite à l’organique et tristounet Reverie (2025) dans une veine plus abstraite aux pulsations électroniques joliment impressionnistes (Open Upon, ou ce I Myst très Raster-Noton/Alva Noto), le piano du premier restant au centre des débats mais mâtiné d’un rétrofuturisme saillant (les synthés de An Existing Place) ou brodé de nappes éthérées aux vibrations presque irréelles (Through Time Part One & Two). Via son final de 12 minutes judicieusement intitulé Further, le duo aux presque 25 années de carrière n’en oublie pas pour autant ses envolées dronesques dans la stratosphère, aujourd’hui moins sombres qu’élégiaques dans la continuité du récent et superbe EP Lucy’s Dream (#6 ici), que l’on comparait l’an dernier à Black Swan pour ses méditations embrumées aux atmosphères sacrées.
otay:onii - Love Is In The Shit (8/05/2026 - Pelagic)
Découverte chez Sightless Pit et Nadja, adorée chez thisquietarmy (y compris sur scène pour un concert d’anthologie à la Mécanique Ondulatoire en décembre dernier), Lane Shi Otayonii n’est pas seulement la vocaliste du combo Elizabeth Colour Wheel et désormais de tout ce que les musiques expérimentales semblent compter de plus sombre, pesant et habité, mais vole également de ses propres ailes avec plusieurs sorties autoproduites depuis 2018 qui l’auront notamment vu passer de la musique industrielle au piano/voix. De nouveau inclassable, Love Is In The Shit permet à la musicienne et chanteuse chinoise, sorte de chaînon manquant entre Björk, Diamanda Galás et Queen Adreena (le tout saupoudré de folklore sino-mongol), de s’en donner à coeur-joie au micro sur des morceaux sautillant allègrement de l’électro-pop expansive (Have You Ever) au trip-hop doomesque zébré de hurlements suppliciés (Love From Survivors), du metal mélodique enluminé de piano (The Plaice) à la pure expérimentation dark ambient aux borborygmes vénéneux (Underdog Bark). L’un des plus beaux ovnis musicaux de cette première moitié d’année, qui culmine sur les 10 minutes à la fois frénétiques et aériennes, mystiques et saturées du funeste Tears Won’t Tell.
Akhavelli - Moorthodox Psyence (29/05/2026 - Below System)
On peut difficilement faire plus explicite comme allusion au défunt et séminal label Mo’Wax de James Lavelle (UNKLE), et pourtant, même sans la pochette, on aurait immédiatement deviné d’où venait l’héritage musical d’Akhavelli, beatmaker londonien qui signe là un premier opus instrumental d’une densité et d’une maîtrise saisissantes. Beatmaking aux dysrythmies inspirées évoquant immédiatement DJ Shadow, choeurs orientaux et monologues samplés, scratches et cuts virtuoses, emprunts au rock (les guitares psyché) ou au rap (les éclats de flow 90s) comme aux bandes originales de films (les arrangements de cordes mélancoliques et autres mélodies de piano poussiéreuses), Moorthodox Psyence (là encore, le titre est parlant) s’inscrit dans les codes de la grande époque du hip-hop instru et brille tout particulièrement par ses atmosphères claires-obscures et feutrées, embarquant l’auditeur dans son univers cinématographique à la croisée de ceux d’Endtroducing et du Deadringer de RJD2 ou du Music By Cavelight de Blockhead, pour ne citer que les plus emblématiques du genre.
Seabuckthorn - Never the Same River (19/06/2026 - Lost Tribe Sound)
C’est toujours un plaisir de retrouver Seabuckthorn aka Andy Cartwright avec sa livraison désormais annuelle, et même davantage si l’on inclut les projets plus électroniques sortis sous son véritable patronyme. De retour dans le giron du label Lost Tribe Sound qui ne l’avait plus hébergé depuis la compil d’inédits We Stayed The Path That Fell To Shadow en 2018, le Britannique, adepte à ses débuts de l’American primitive guitar et du fingerpicking mais de plus en plus orienté aujourd’hui vers l’élégie d’une ambient texturée que dominent les cordes frottées de son instrument de prédilection, offre ici un digne successeur à son superbe A Path Within A Path de l’année passée, avec un instrumentarium similaire (guitare acoustique jouée à l’archet, programmations percussives, saz, autoharpe, violon, taishogoto - une harpe japonaise - mais aussi le retour du banjo, en plus des cuivres et de la contrebasse de Phil Cassel, qui rempile pour l’occasion). En comparant ce précédent opus aux bandes originales imaginaires du compère de label William Ryan Fritch, on ne croyait pas si bien dire puisque l’on retrouve ce dernier ici à la viole sur un titre, avec le même genre de souffle primal et boisé qui s’insinue dans ces instrumentaux aux élans mystiques voire un brin psyché, Never the Same River semblant cheminer vers un minimalisme de plus en plus marqué sans rien perdre au fil des morceaux de son onirisme aussi envoûtant qu’évocateur.
Christophe Bailleau O’Farrell - Mind Is That Sky My Goth (29/05/2026 - Lotophagus)
Seconde incursion sur le label Lotophagus pour Christophe Bailleau (O’Farrell), après l’onirique CHUVA ORBITAL : Armadillo Time en 2023, Mind Is That Sky My Goth bénéficie lui aussi de l’apport de plusieurs musiciens/amis, citons Meg Longhall aux voix souvent déformées, Julien Ash au synthé sur un titre, Dan Hett à la basse façon Squarepusher, Billy Hasni qui larsène ou encore le fidèle collaborateur A Limb. Cette fois néanmoins, le résultat est beaucoup plus étrange et fort en contrastes, phagocytant jazz extraterrestre, noise, néoclassique, futurisme électronique, cascades de glitchs et folklore d’une autre dimension au gré de compositions profondément mutantes, capables de passer en l’espace d’un instant de l’expérimentation fébrile où collages, saturations et microtonalité font bon ménage, à une forme de pop presque aérienne ou à une ambient aux atmosphères tropicales et contemplatives, qui se nourrit de mélodies de flûte ou de piano interprétées par Christophe lui-même. Une plongée baroque aussi jouissive qu’intrigante dans l’esprit et l’imaginaire foisonnant de cet artiste pluridisciplinaire basé en Belgique, qui ne ressemble définitivement à rien de connu.
Puce Moment - O.R.G. II (12/06/2026 - Odd Doo)
Sept ans après un premier volet un peu trop folklo à mon goût dont les sonorités d’orgue mécanique ne m’avaient pas vraiment emballé, en dépit de dynamiques singulières pour l’instrument qui flirtaient ouvertement avec le glitch ou la techno, Nicolas Devos et Pénélope Michel, forts de leur sommet Sans Soleil en 2025 (cf. #28 ici) en remettent une couche avec un concept similaire et cette même unicité de matériau/source sonore. Mais cette fois le folklore s’efface devant des textures particulièrement profondes et travaillées (Simoon) et cette suite se fait nettement plus atmosphérique, irradiant d’un magnétisme hypnotique qui n’en continue pas moins d’aborder des rivages subtilement dissemblables, de l’ambient-techno de Pavana au minimalisme lyrique de l’intense final Ilma - à la croisée en quelque sorte de Philip Glass et de Colin Stetson - en passant par le souffle baroque d’Imbat ou les délicates polyrythmies du mélancolique Ruach.