Sortie le vendredi 15 mai 2026
1. Bakh
2. Philipoussis
3. La
4. Kiyex
5. Kille
6. Joul à lèvre
7. Pamil
8. Sonic
9. Miloir
Celles et ceux qui auront eu entre les mains un certain manuel de Sciences Économiques et Sociales de Seconde au mitan des années 90 auront retenu une leçon : ce qui est rare est cher - quoiqu’un cheval borgne ne le soit pas, mais passons. Treize albums en neuf années d’existence, c’est le ratio du label casablancais Tikita qui, depuis 2017 donc, creuse le sillon des musiques électroniques en cultivant une rareté dans les sorties qui fait de chacune d’elles un petit événement. Le cru 2026 est sorti au mois de mai ; il s’intitule Lila et il mérite toute notre attention.
Car le parti pris de Karim, qui réalise cet album, a tout de la gageure : réaliser un double LP de techno sans utiliser de batterie. Saluons avant tout l’audace de l’entreprise. Mais si l’artiste marocain se passe de boîte à rythmes, il ne délaisse pas, pour autant, les percussions. Épaulées par des synthétiseurs modulaires, celles-ci se taillent même la part du lion dans les neuf compositions que Tikita a la bonne idée de publier dans une superbe édition vinyle. Shakers et castagnettes tiennent une place prépondérante au sein des morceaux, apportant au projet une originalité bienvenue. À tous ces éléments s’ajoutent des lignes de basses hypnotiques au service d’un psychédélisme minimaliste. Les longs morceaux de Karim Bennis (de son vrai nom) travaillent sur la répétition des motifs propres à la modification de l’état de conscience. Sonic, Kyiex ou encore Bakh fonctionnent comme les parfaits adjuvants au glissement progressif vers la transe, sensation bien connue des habitués du milieu de la nuit.
Il faut dire que, pour composer cet album, Karim a puisé son inspiration dans la musique gnawa, une "tradition musicale religieuse et spirituelle issue des peuples d’Afrique de l’Ouest [...] et désormais parfaitement intégrée à la culture marocaine" dixit les notes de pochette. Or dans la tradition séculaire gnawa, le Lila (la nuit) qui donne son titre à l’album est un rituel qui s’étend du crépuscule à l’aube en mettant l’accent sur la composante rythmique de l’expérience. La exprime le glissement du début de soirée vers celui de la nuit, lorsque la seule lumière des étoiles éclaire le ciel tandis que Joul à lèvre retranscrit cette sensation d’abandon qu’on éprouve au mitan de la nuit, lorsque le corps éreinté par les heures de danse bascule en pilote automatique et se cale sur les vibrations électroniques du DJ. Malgré sa direction affirmée, Lila n’a rien de monolithique. Quelques pièces proposent d’intéressantes variations, tel Miloir qui concède même à l’auditeur un semblant de mélodie via des nappes synthétiques ou Pamil qui réserve une pause dans ce continuum hypnagogique avec une plongée dans une ambient (presque) dénuée de percussions. Kille met les fréquences basses à l’honneur et Philipoussis joue pleinement la carte du voyage astral.
Passionnant de bout en bout, Lila permet à Karim de signer une entrée fracassante dans l’univers des musiques électroniques avec ce premier album en forme de coup de maître. Et si l’on sait qu’il nous faudra nous montrer patients jusqu’à la prochaine de Tikita, nul n’ignore maintenant que l’attente sera grandement récompensée.